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Corée du Sud : le geste de 2022 qui rendit le palais au peuple...

…trois ans plus tard, la porte s’est refermée.

Le 10 mai 2022, un président sud-coréen rendait au peuple le palais d’où le pays était gouverné depuis 1948. Trois ans et huit millions et demi de visiteurs plus tard, la porte s’est refermée : le pouvoir est rentré chez lui. Histoire d’une parenthèse démocratique - et de ce qu’elle révèle.

On croit connaître l’histoire : un dirigeant, saisi d’un élan démocratique, a ouvert son palais au peuple, et l’on visite désormais la « Maison Bleue » de Séoul comme on visite Versailles. C’est à moitié vrai, et cette moitié est déjà périmée. Car l’ouverture de la Maison Bleue, le 10 mai 2022, ne fut pas un point final : ce fut une parenthèse. Elle s’est refermée le 29 décembre 2025, quand un autre président y a réinstallé son bureau et fait hisser, à minuit, le drapeau présidentiel aux deux phénix. Le palais rendu au peuple est redevenu le siège du pouvoir.

Enquête sur un aller-retour qui en dit long sur la Corée du Sud.

Source : Istock / GettyImages Plus

C’est cette bascule que l’on ne raconte jamais. La plupart des guides décrivent encore Cheong Wa Dae comme un parc public dont on réserve l’accès en ligne. Ils ont un train de retard. L’histoire vraie n’est pas celle d’un palais ouvert : c’est celle d’un palais que l’on a ouvert, puis refermé - et la question que pose la Maison Bleue n’est pas de savoir comment on donne un palais au peuple, mais si un lieu de pouvoir peut jamais cesser d’en être un.

Un palais né d’un jardin de rois

Pour comprendre ce qui s’est joué en 2022, il faut remonter bien avant la République. Le site de la Maison Bleue n’a jamais été neutre : il fut d’abord un jardin. Sous la dynastie Joseon, l’espace qui s’étend derrière le grand palais de Gyeongbokgung, au pied du mont Bugaksan, servait de jardin royal - un arrière-pays sacré, adossé à la montagne qui protégeait la vieille capitale.

L’occupation japonaise y installa la résidence du gouverneur général : le pouvoir colonial choisit, lui aussi, ce promontoire discret et défendable. Puis, en 1948, la jeune République de Corée en fit le siège de sa présidence. Le premier président, Syngman Rhee, le baptisa Gyeongmudae ; c’est le quatrième, Yun Bo-seon, qui lui donna en 1960 le nom qu’on lui connaît - Cheong Wa Dae, littéralement « pavillon aux tuiles bleues ». Plus de cent cinquante mille tuiles de céramique bleue, censées évoquer la paix et la prospérité, coiffent le bâtiment principal.

De 1948 à 2022, chaque président sud-coréen, sans exception, y a vécu et travaillé. Blotti derrière un palais royal, dominé par une montagne, invisible de la ville qu’il gouvernait, Cheong Wa Dae était naturellement sûr - et naturellement coupé du monde. Cette géographie fera toute la différence.

Le geste de 2022 : rendre le palais au peuple

L’argument de la « présidence impériale »

Élu en 2022, Yoon Suk-yeol prit une décision que nul de ses prédécesseurs n’avait osée : ne pas s’installer dans la Maison Bleue. Dès son investiture, le 10 mai, il transféra le bureau présidentiel dans l’ancien bâtiment du ministère de la Défense, à Yongsan, en plein centre de Séoul, et ouvrit Cheong Wa Dae au public - pour la première fois en soixante-quatorze ans.

Son argument était limpide : la Maison Bleue, disait-il, était devenue le symbole d’une « présidence impériale », un palais isolé, reclus, séparé du peuple qu’il était censé servir. Quitter la colline, c’était « rendre le pouvoir présidentiel aux citoyens » et rapprocher le chef de l’État de ceux qui l’avaient élu. Le geste avait la force d’un symbole.

Il eut aussi le poids d’une controverse. Le déménagement fut chiffré à quelque quarante millions de dollars, et un sondage de mars 2022 montrait que près de 58 % des Coréens y étaient opposés, invoquant la sécurité nationale et le coût. Déplacer le cœur de l’État vers une ancienne emprise militaire n’allait pas de soi. Yoon passa outre.

Trois ans, huit millions et demi de visiteurs

Le pari public, lui, fut un succès. Sur ses vingt-cinq hectares, le domaine ouvrit ce que seuls quelques privilégiés avaient vu : le grand hall officiel aux tuiles bleues, transformé en musée des présidences ; les salons d’apparat et leurs lustres ; la Maison des hôtes d’État (Yeongbingwan), aux colonnes de granit, où se tenaient les banquets de bienvenue ; le jardin de Nokjiwon ; le pavillon traditionnel de Sangchunjae, « l’éternel printemps », réservé aux invités de marque. Même les sentiers du mont Bugaksan, fermés pendant cinquante-quatre ans pour raisons de sécurité, rouvrirent aux marcheurs.

En trois ans, huit millions et demi de personnes ont franchi les grilles. On y venait en famille, en hanbok, photographier une grandeur longtemps réservée à l’élite. Un observateur pronostiquait alors qu’aucun futur président ne pourrait revenir en arrière, tant le lieu était désormais « pleinement embrassé par le public ». L’histoire allait le contredire.

La « malédiction » qui hante les murs

Il est impossible de comprendre le départ de 2022 sans évoquer une croyance tenace. Depuis 1993, un géographe spécialiste de pungsu - le feng shui coréen -, Choi Chang-jo, soutenait que l’emplacement de la Maison Bleue n’était pas propice aux vivants : un lieu, disait-il, pour les esprits, non pour les hommes de pouvoir.

Cette lecture aurait pu rester confidentielle. Le destin des présidents coréens lui donna une funeste résonance. Park Chung-hee échappa de justesse, en 1968, à un commando de trente et un soldats nord-coréens venus l’assassiner - ils parvinrent à une centaine de mètres des grilles - avant d’être abattu par son propre chef du renseignement onze ans plus tard. Après lui, la liste des infortunes s’allongea : anciens présidents emprisonnés, un autre disparu tragiquement. De cet enchaînement naquit une superstition, que des médias chinois popularisèrent sous le nom de « malédiction de la Maison Bleue ».

La presse coréenne a toujours tenu ce mot de « malédiction » pour une invention étrangère : la notion locale n’est pas celle d’un sortilège, mais d’un « mauvais lieu » (흉지), catégorie classique du pungsu. Reste que cette croyance, réputée irrationnelle, a pesé sur une décision d’État bien réelle : elle fut, de l’aveu même de son entourage, l’une des raisons qui poussèrent Yoon à fuir la colline. Rarement une géomancie aura déplacé un gouvernement.

Le bâtiment principal de Cheong Wa Dae et son toit de tuiles bleues, adossé au mont Bugaksan. - Source : domaine public.

Le jour où la porte s’est refermée

Puis vint le retournement, brutal. Le 3 décembre 2024, Yoon Suk-yeol décréta la loi martiale - mesure qui ne dura que quelques heures, le temps qu’un quorum de députés force le blocus militaire et vote son abrogation. Destitué dans la foulée, il fut démis par la Cour constitutionnelle au printemps 2025, puis de nouveau arrêté.

De l’élection anticipée de juin 2025 sortit un nouveau président, Lee Jae-myung. Or celui-ci avait une intention claire : revenir à Cheong Wa Dae, et par là effacer l’héritage de son prédécesseur emprisonné. La mécanique se mit en marche. Le 1ᵉʳ août 2025, la Maison Bleue ferma ses portes au public « pour travaux », en réalité pour préparer le retour du pouvoir. Le 8 décembre, le transfert du bureau présidentiel s’amorça officiellement. Le 29 décembre 2025, il était achevé : Lee prenait son poste dans la résidence, premier président à rejoindre Cheong Wa Dae depuis son avant-prédécesseur, en mai 2022.

La scène du retour fut réglée comme un sacre. À minuit, on hissa au fronton le drapeau présidentiel aux deux phénix, signal que le palais redevenait le siège officiel du pouvoir. Les gardes saluèrent le cortège ; le président tint une réunion de thé avec ses conseillers, inspecta le bunker souterrain de gestion de crise, fraîchement rénové, et accepta les lettres de créance d’un ambassadeur. En huit mois, le musée était redevenu forteresse.

Source : Cheong Wa Dae, Seoul, Yonhap

À qui appartient un palais ?

Voilà toute la leçon de cet aller-retour. Pendant trois ans, la Corée du Sud a mené une expérience que peu de démocraties ont tentée : soustraire le pouvoir à son lieu historique et rendre ce lieu au peuple. L’expérience a prouvé qu’un président pouvait ne pas résider dans le palais qui l’attendait. Elle a prouvé, aussi, qu’un successeur pouvait tout défaire.

C’est ce qui distingue radicalement la Maison Bleue de ses cousines. La Maison-Blanche, Buckingham, l’Élysée ne cessent jamais d’être habités : on ne les « ouvre » pas au peuple, car le peuple n’y déloge jamais le pouvoir.

Cheong Wa Dae, elle, aura été tour à tour siège, musée, puis siège de nouveau, au gré des alternances et des règlements de comptes.

Sa porte n’est pas un seuil stable : c’est un baromètre politique.

Crédit : Cheong Wa Dae

Cheong Wa Dae en bref

Séoul, arrondissement de Jongno, derrière le palais de Gyeongbokgung, au pied du mont Bugaksan. * Nom.

« Pavillon aux tuiles bleues », d’après les quelque 150 000 tuiles de céramique bleue du toit du bâtiment principal. * Domaine.

Environ 25 hectares. Bâtiments principaux : hall officiel (Bon-gwan), résidence présidentielle, Maison des hôtes d’État (Yeongbingwan), pavillon Sangchunjae, hall de presse (Chunchugwan), bunker souterrain de crise. * Fonction.

Siège de la présidence sud-coréenne de 1948 à 2022, puis de nouveau depuis fin 2025.

Chronologie d’une parenthèse

Yoon Suk-yeol annonce le transfert du bureau présidentiel à Yongsan. * 10 mai 2022.

Investiture ; ouverture de la Maison Bleue au public, une première en 74 ans. * 2022-2025.

Environ 8,5 millions de visiteurs. * 3 décembre 2024.

Yoon décrète la loi martiale ; elle est levée en quelques heures. Destitution puis démission par la Cour constitutionnelle. * Juin 2025.

Lee Jae-myung élu. * 1ᵉʳ août 2025.

Fermeture au public « pour travaux ». * 29 décembre 2025.

Retour officiel du bureau présidentiel à Cheong Wa Dae.

Conclusion

La Maison Bleue restera comme le palais qui aura appris, en trois ans, à parler deux langues : celle de la transparence, quand on y laissa entrer huit millions de curieux, et celle de la souveraineté, quand on en rechassa la foule pour y rasseoir un chef d’État.

Entre les deux, rien n’a changé sous les tuiles bleues, ni les lustres, ni les colonnes. Ce sont les intentions qui ont valsé. Un peuple avait cru recevoir un palais en héritage ; il n’en avait obtenu qu’un long droit de visite. Sur la colline de Bugaksan, le pouvoir n’avait jamais vraiment déménagé : il attendait, patient, qu’on vienne le rechercher.

Crédit : Cheong Wa Dae

FAQ

Peut-on visiter la Maison Bleue en 2026 ? Non. Après une ouverture au public de mai 2022 à l’été 2025, Cheong Wa Dae a été fermée le 1ᵉʳ août 2025, puis redevenue le siège officiel de la présidence sud-coréenne le 29 décembre 2025. Elle n’est plus un site touristique librement accessible.

Pourquoi la Maison Bleue avait-elle été ouverte au public ? Le président Yoon Suk-yeol, élu en 2022, jugeait le palais symbole d’une « présidence impériale » coupée du peuple. Il transféra son bureau au ministère de la Défense, à Yongsan, et ouvrit Cheong Wa Dae pour « rendre le pouvoir aux citoyens ».

Pourquoi le pouvoir y est-il revenu ? Après la crise de la loi martiale de décembre 2024 et la destitution de Yoon, le nouveau président Lee Jae-myung, élu en juin 2025, a choisi de réinstaller le bureau présidentiel dans la Maison Bleue, notamment pour tourner la page de la présidence précédente.

D’où vient le nom « Maison Bleue » ? Des quelque 150 000 tuiles de céramique bleue qui couvrent le toit du bâtiment principal. En coréen, Cheong Wa Dae signifie « pavillon aux tuiles bleues ». Le nom fut officialisé en 1960.

Qu’est-ce que la « malédiction de la Maison Bleue » ? Une croyance, popularisée par des médias étrangers, selon laquelle le site porterait malheur à ses occupants, plusieurs présidents coréens ayant connu un sort tragique. Elle s’appuie sur une lecture du pungsu (feng shui coréen) et a compté parmi les arguments du départ de 2022.

Quelle est l’histoire du site avant 1948 ? Jardin royal sous la dynastie Joseon, il devint la résidence du gouverneur général pendant l’occupation japonaise, avant d’être choisi en 1948 comme siège de la présidence de la jeune République de Corée.

Méta-description : En mai 2022, un président sud-coréen rendait la Maison Bleue au peuple ; fin 2025, le pouvoir y est revenu. Récit d’une parenthèse de trois ans et de ce qu’elle révèle du palais présidentiel coréen.