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Lituanie : le palais présidentiel gardé par ses ancêtres

Chaque dimanche à midi, des soldats en armure du XIVᵉ siècle franchissent les grilles du Palais présidentiel de Vilnius, aux côtés de la garde d’honneur en uniforme de parade. Dans ce palais qui vit passer Napoléon et son poursuivant, garder les lieux, c’est veiller sur des siècles d’histoire.

En octobre 2006, la reine Élisabeth II gravit les marches du Palais présidentiel de Vilnius pour y être reçue en visite d’État. Sur le palier, des soldats en armure du XIVᵉ siècle lui rendaient les honneurs. La scène n’avait rien d’un décor de circonstance : au Palais présidentiel de Lituanie, la Prezidentūra, place Daukanto, la garde médiévale honore les hôtes de marque, et veille sur les lieux chaque dimanche. Dans ce palais, la garde ne protège pas seulement un chef d’État : elle veille sur des siècles d’histoire nationale, et le rappelle à qui franchit le seuil.

Récit d’un palais qui a tout traversé, et d’une garde qui remonte le temps.

Un palais qui a traversé tous les régimes

L’édifice est l’un des plus anciens témoins du pouvoir à Vilnius. Résidence des évêques de la ville dès le XVIᵉ siècle, il est reconstruit en 1750 par l’architecte Laurynas Gucevičius après plusieurs incendies. Lorsque la Lituanie est absorbée par l’Empire russe, à la fin du XVIIIᵉ siècle, le palais devient la résidence du gouverneur général de Vilnius.

C’est alors qu’il entre dans la grande histoire. En 1812, il accueille Napoléon lors de sa campagne vers Moscou, puis son adversaire, le général russe Koutouzov, qui le poursuit sur le chemin du retour. Le même palais aura logé les deux camps d’une même guerre. Reconstruit entre 1824 et 1834 dans le style Empire par l’architecte pétersbourgeois Vassili Stassov, il servira ensuite de club des officiers soviétiques, puis d’abrita un temps l’ambassade de France, avant de devenir, en 1997, le siège officiel du président de la Lituanie redevenue indépendante.

La façade néoclassique du Palais présidentiel, place Daukanto. Ancien palais des évêques puis des gouverneurs, devenu résidence du président en 1997.

La cérémonie du dimanche

Chaque dimanche à midi se tient, devant le palais, la cérémonie de remplacement des drapeaux. Les soldats de la compagnie de la Garde d’honneur des forces armées lituaniennes, en uniforme de parade contemporain, abaissent les couleurs, les remplacent et hissent de nouveaux drapeaux. La cérémonie est brève, réglée au geste près, et suivie chaque semaine par les habitants comme par les visiteurs.

Mais elle ne s’arrête pas là. Des soldats vêtus d’un armement du XIVᵉ siècle, celui de l’époque du grand-duc Algirdas, franchissent les grilles principales et exécutent sur la place une manœuvre médiévale, avant que deux d’entre eux ne montent une garde d’une heure. Le message est limpide : l’armée d’aujourd’hui se veut la gardienne d’une histoire vieille de plusieurs siècles.

La garde d'honneur en uniforme de parade lors de la cérémonie de remplacement des drapeaux, le dimanche à midi.

Quand le Moyen Âge monte la garde

C’est là que le palais devient unique. En faisant défiler, devant le siège d’un État membre de l’Union européenne et de l’OTAN, des soldats en tenue du XIVᵉ siècle, la Lituanie rappelle que sa souveraineté ne date pas d’hier. Le Grand-Duché fut, au Moyen Âge, l’un des plus vastes États d’Europe, et la République actuelle se pose en héritière directe de cette grandeur.

Protéger ce palais, ce n’est donc pas seulement en garder les portes. C’est entretenir un lien vivant avec une histoire que l’occupation avait cherché à effacer. La garde médiévale n’est pas un simple folklore pour touristes : elle affirme, en silence, une continuité nationale à travers les siècles et les régimes.

Un garde en armure reconstituée du XIVᵉ siècle, de l'époque du grand-duc Algirdas.

Veiller, c’est aussi recevoir

Derrière ses grilles, le palais est un lieu de travail et de réception. Le président y reçoit les ambassadeurs et les chefs d’État, y signe et y décore. En octobre 2006, il accueillit la reine Élisabeth II et le duc d’Édimbourg en visite d’État : la souveraine fut honorée sur le seuil par les gardes en armure du XIVᵉ siècle, et la presse rapporta qu’impressionnée, elle demanda à les revoir avant le dîner d’État. Le président Adamkus lui remit ce jour-là l’ordre du Grand-Duc Vytautas, la plus haute distinction lituanienne. Plus près de nous, en 2023, le palais reçut des dirigeants alliés à la veille du sommet de l’OTAN tenu à Vilnius. Ses salons d’apparat, son grand escalier d’honneur et sa White Hall composent le cadre solennel de la diplomatie lituanienne.

Le palais ne se limite d’ailleurs pas à un bâtiment. Avec l’immeuble administratif de la rue Universiteto, le parc et la salle de conférence, il forme un ensemble clos au cœur de la vieille ville de Vilnius, inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO.

L'escalier d'honneur du palais, emprunté par les hôtes officiels.

Un parc qui garde la mémoire du sol

Le parc du palais mérite, lui aussi, un regard. Sous ses allées, les fouilles archéologiques menées à partir de 1995 ont révélé une couche culturelle de plus de trois mètres d’épaisseur, avec des vestiges remontant au XVIᵉ siècle et des objets plus anciens encore. Le sol lui-même conserve la mémoire des siècles que la garde célèbre au-dessus.

Le parc intérieur du palais présidentiel ; au cœur de l'ensemble palatial, un jardin dont le sous-sol recèle des siècles de vestiges.

Le Palais présidentiel de Vilnius n’est pas le plus vaste ni le plus doré des sièges du pouvoir, mais il est l’un des plus éloquents.

Un palais qui logea des évêques, des gouverneurs, un empereur français et son poursuivant russe, avant de revenir à la nation, ne pouvait se contenter d’une garde ordinaire.

En faisant marcher, chaque dimanche, le Moyen Âge aux côtés du présent, la Lituanie dit une chose simple et forte : on ne protège bien un État qu’en protégeant, avec lui, la longue histoire dont il est né.