Anatomie secrète d’un dîner d’État sous Raymond Poincaré
Plus de deux cents chaises. Un roi que le document ne nomme jamais. Et une échelle chiffrée qui descend, sans une rupture, du souverain au capitaine. Le plan de table du 7 mai 1913 n’est pas un souvenir de dîner : c’est une pièce de gouvernement, dressée au crayon sur du papier quadrillé.
Deux fonctions, aucun nom
Au centre du petit côté, deux mentions commandent tout le reste : « S. M. le Roi » et, immédiatement à côté, « M. le Président ». Ni Alphonse XIII ni Raymond Poincaré ne sont écrits. Le protocole ne place pas des hommes, il place des charges. Le roi est le roi, le président est le président, et la feuille ne connaît qu’eux.
C’est la première leçon du document, et elle est sèche. Poincaré, élu en janvier, installé à l’Élysée depuis février, n’existe ici que par sa fonction. Le jour où il la quittera, la fonction restera et son nom s’effacera de ces papiers.
Le dîner a lieu le 7 mai 1913. Il ouvre la visite officielle du souverain espagnol à Paris, qui se déploiera trois jours durant, jusqu’à la réception du Palais des beaux-arts.

Le roi que l’on ne nomme pas
Le nom manque, mais la cour le désigne. Autour du centre se pressent le comte de Romanones, chef du gouvernement espagnol, l’ambassadeur Wenceslao Ramírez de Villaurrutia, et le marquis de la Torrecilla, qui dirige la Maison du roi. Trois hommes qui ne se déplacent que derrière un souverain, et un seul souverain se trouve alors à Paris : Alphonse XIII.
La disposition dit ensuite l’essentiel en une ligne. Le roi et le président sont assis côte à côte, aux deux places numérotées 1, au milieu exact de la table d’honneur. C’est le seul endroit du plan où deux hommes se touchent. Partout ailleurs, l’alternance des sexes est tenue sans faute ; ici elle cède, parce qu’aucune règle ne passe avant celle qui veut que les deux chefs d’État se parlent sans intermédiaire. La proximité n’est pas une politesse : elle inscrit dans l’espace le rapprochement franco-espagnol que la France cultive à quelques mois de la guerre.
La science des voisinages
Un plan de table d’État n’est pas une liste d’invités : c’est un ordre du monde en réduction. Et cet ordre ne s’improvise pas le matin même. Il se calcule.
En 1913, la préséance française n’est pas affaire de tact ou de mémoire mondaine : elle est de droit. Le décret du 16 juin 1907 relatif aux cérémonies publiques, préséances, honneurs civils et militaires venait, six ans plus tôt, de remplacer le décret impérial du 24 messidor an XII, qui régissait la matière depuis Napoléon, afin de tenir compte de la séparation des Églises et de l’État. L’homme qui dresse cette table travaille un texte réglementaire sous les yeux. Il ne place pas des convives : il applique une norme, et il en répond.
À ce corpus national s’en superpose un second, plus ancien et international. Le règlement de Vienne du 19 mars 1815, annexé à l’acte final du congrès, avait rangé les agents diplomatiques en classes et fixé qu’à l’intérieur de chaque classe le rang se prend à la date de notification officielle de l’arrivée. Un ambassadeur ne prime donc pas par la puissance de son pays, ni par sa faveur du moment : il prime par son ancienneté à Paris. La règle est aveugle, et c’est précisément ce qui la rend gouvernable.
Reste le troisième étage, le plus lourd, celui qui ne s’écrit nulle part. Il faut vérifier, nom par nom, la fonction réellement exercée le jour dit, et non celle de la semaine précédente. Il faut connaître la titulature exacte, française et étrangère, jusqu’au titre qui vient d’être conféré ou qui ne l’est pas encore. Il faut savoir qui parle quelle langue, qui ne peut être assis auprès de qui, quel deuil est en cours, quelle brouille est fraîche. Il faut arbitrer deux cents fois de suite, en sachant qu’une seule erreur produira une lettre de protestation d’ambassade le lendemain matin.
On ne dresse pas une table de deux cents couverts. On la calcule, longuement, seul, dans un bureau, sur du papier quadrillé, en ratures successives.
Ce travail avait un service et un homme. Au ministère des Affaires étrangères, le protocole passe en 1913 sous la direction de Richard William Martin, qui la conservera jusqu’en 1920 et qui avait été, cinq ans plus tôt, premier secrétaire de l’ambassade de France à Madrid. Nul n’était mieux placé pour asseoir la cour d’Alphonse XIII. Son nom figure sur le plan, dans la quatrième file, à la quarante-sixième place. L’homme qui connaît la table mieux que personne s’est logé à quarante-six chaises du roi. C’est la signature du métier : la réussite d’un plan de table se mesure à ce que personne, le soir venu, n’ait eu à y penser.
Compter à partir du centre
Le document n’énonce pas la hiérarchie : il la chiffre. Au-dessus de la table d’honneur, la numérotation se lit en miroir, « 8 7 6 5 4 3 2 1 » d’un côté, « 1 2 3 4 5 6 7 8 » de l’autre, de part et d’autre du couple royal. Le rang de chacun n’est pas une impression, c’est une distance, et cette distance est écrite.
L’échelle diplomatique s’y vérifie à la lettre. Sir Francis Bertie, ambassadeur du Royaume-Uni à Paris depuis 1905, et le comte Szécsen de Temerin, ambassadeur d’Autriche-Hongrie depuis 1911, occupent les deux places de rang cinq, une sur chaque aile. Villaurrutia, nommé ambassadeur d’Espagne en mars 1913, siège au rang sept. Autrement dit : l’ambassadeur du souverain que l’on fête ce soir passe derrière deux collègues, pour la seule raison qu’ils sont arrivés à Paris avant lui. La règle de Vienne l’emporte sur l’événement. C’est là que se reconnaît un État qui tient son protocole.
La même logique gouverne les deux longues branches. Chacune porte cinquante et un convives sur chaque face, et chacune s’ouvre par d’anciens présidents du Conseil : Jules Méline, Léon Bourgeois, Aristide Briand. Briand est au cinquième rang d’une branche. Sept semaines plus tôt, il présidait encore le Conseil et sa chaise eût été tout autre ; Louis Barthou, qui lui a succédé le 22 mars, est assis à la table d’honneur. Un plan de table ne récompense pas une carrière, il enregistre un état du pouvoir à une date.
Il ne récompense pas davantage la gloire. Camille Saint-Saëns, alors le plus illustre musicien français vivant, occupe le vingt-cinquième rang. Ernest Lavisse est au trente-troisième, Maurice Barrès au trente-sixième, Edmond Rostand au quarante-deuxième. Les branches s’achèvent en généraux, colonels, lieutenants-colonels et capitaines. Du roi au capitaine, l’échelle descend sans une marche manquante.
Un dernier détail achève de trahir la main : l’alternance des convives et des épouses est tenue rigoureusement, place après place, jusqu’à ce que les dames viennent à manquer. Passé ce point, les files se terminent en rangs d’hommes seuls. Le protocole ne renonce à sa règle qu’au moment exact où elle devient matériellement impossible.
Une chaise sans mandat
Reste une place que rien, dans l’organigramme, ne justifie. Émile Loubet est là, avec son épouse, sur la face intérieure de la table d’honneur. Ancien président de la République de 1899 à 1906, il n’exerce plus aucune fonction en 1913. Le décret de 1907 ne lui doit rien.
Sa présence ne tient pas au pouvoir, elle tient à une histoire. C’est Loubet qui avait accueilli le jeune Alphonse XIII à Paris en 1905. Et c’est à ses côtés, dans la nuit du 31 mai au 1er juin de cette année-là, à l’angle des rues de Rohan et de Rivoli, qu’un engin explosif fut lancé contre le cortège du roi. Tous deux en sortirent indemnes.
Huit ans plus tard, l’homme sans fonction est assis à quelques pas du souverain. Le plan de table n’enregistre pas seulement les rapports de force du moment : il garde la mémoire de ce que les États se doivent en dehors de tout mandat.

Ce que la plume ne dit pas
On serait tenté de lire un code dans l’écriture elle-même. Sur la feuille, la plupart des noms sont tracés à la verticale, quelques-uns seulement à l’horizontale, et l’on croit tenir une hiérarchie secrète.
Il n’en est rien, et la vérité est plus belle. La table est un rectangle creux, où l’on s’assied sur les deux faces de chaque longue branche. Les noms des branches sont écrits perpendiculairement au bord, faute de place pour les coucher ; ceux du petit côté, où siègent le roi et le président, se lisent à l’horizontale parce que le petit côté est court. L’orientation de la plume ne dit rien du rang. Elle dit la forme du meuble.
Le rang, lui, est ailleurs, dans une évidence que le siècle n’a pas démentie : au centre du petit côté, puis à la distance que l’on en prend, chaise après chaise. Être vu, à une table d’État, ce n’est pas être écrit droit. C’est être assis près du roi.
Un carré de papier quadrillé, sous le cristal et l’argenterie que d’autres mains astiquaient au même instant dans l’office. Avant les discours, avant les traités, avant les photographies officielles, le pouvoir commence par une chaise.



