Le 5 septembre, place Albert-de-Belgique à Perpignan, douze communautés serviront neuf cents convives pour 15 euros.
Il n’y aura ni ambassadeur, ni plan de table, ni porcelaine ni cristal.
Un plateau en carton, un gobelet consigné, douze portions ; douze spécialités culinaires représentées (Brésil, Arménie, Espagne, Îles Gwad, Ukraine, Gabon, Haïti, Portugal, Inde, Cameroun, Madagascar et Belgique). Et pourtant, ce soir-là, la gastrodiplomatie la plus efficace du monde se jouera sur une place de quartier, dans une ville de 120 000 habitants, sans qu’aucun État n’ait signé le moindre chèque.
Février 2002. The Economist invente un mot pour se moquer gentiment d’une lubie thaïlandaise : gastrodiplomacy. Vingt-quatre ans plus tard, personne n’a remarqué que la version la plus aboutie se pratique le samedi soir, gratuitement, devant une gare française.
Les faits sont d’une simplicité désarmante
Samedi 5 septembre 2026, 19 heures, place Albert-de-Belgique à Perpignan, quartier Gare. Cinquième édition du Gastro Gare.
Une carte à 15 euros donne droit à douze portions (une par pays), un plateau et un ecocup consigné. Neuf cents places, pas une de plus. Multipliez : neuf cents cartes par douze parts, cela fait plus de 10 800 portions à produire, transporter, tenir en température et servir en quatre heures.
1,25 euro la représentation nationale, animation comprise.
C’est ici que l’intendance se joue.
L’équation secrète : trois ans de mise au point
Béatrice Soulé-Roig, responsable de l’association Perpignan La Gare, le formule ainsi : « La gastronomie rassemble, la musique et la danse aussi ».
Depuis trois ans, elle peaufine l’équation pour qu’elle tienne. Chaque association reçoit la consigne identique : préparer mille portions sous la forme de verrines, tapas, bouchées ou petits plats, avec un budget à ne pas dépasser. L’association fournit l’ensemble des contenants (assiettes, barquettes, verrines, gobelets, couverts), plus les équipements nécessaires (friteuses, bain-marie, micro-ondes, plaques de cuisson, réfrigérateurs).
« C’est un gros travail d’intendance », reconnaît Béatrice. Il a fallu trois ans pour trouver la bonne formule, celle qui ne craquera pas le jour J.
Les petits pays comme la Belgique et les géants continentaux comme le Brésil servent exactement le même volume, au même tarif, à la même table. Ce soir-là, nous sommes tous égaux. D’où la mise en place, cette année, du système de réservation en ligne et l’augmentation des portions par association : parce que demander à 369 bénévoles de produire l’équivalent d’un petit restaurant sans craquer, c’est un art qui s’apprend.
L’intendant de palais reconnaîtrait là sa signature : planification méthodique, adaptabilité, et infrastructure invisible qui soutient le spectacle.
Au-delà de la portion : le spectacle du dialogue
Chaque association prépare un spectacle de quinze à vingt minutes (chants, danses, présentations culturelles). Musiques bollywood, rythmes brésiliens, danses urbaines, présentations de pays. Le repas s’enrichit d’une performance qui transforme les convives en spectateurs de leur propre rencontre.
Surtout, plusieurs associations finançant ainsi des actions caritatives dans leur pays d’origine. L’exemple d’Haïti est symbolique : une partie des bénéfices des portions haïtiennes retourne à la construction d’écoles. La diplomatie du repas devient diplomatie du partage.
La même mission, deux approches
Regardons d’abord ce que coûte la version institutionnelle.
La Thaïlande lance Global Thai en 2002 : cours de cuisine, recettes recalibrées pour les palais étrangers, financement par la banque publique d’export. La Corée du Sud met 77 millions de dollars sur Korean Cuisine to the World en 2009. Taïwan investit 34,2 millions de 2010 à 2014. L’Australie débourse 10 millions en 2014. Le Japon, le Pérou, la Malaisie, les pays nordiques : tous cherchent la même chose.
Qu’un étranger goûte, se souvienne, et associe un plaisir à un drapeau.
À Perpignan, c’est exactement la même mission. Sauf que les États de Thaïlande, Corée, Taïwan ont choisi le chèque. L’association Perpignan La Gare a choisi le plateau en carton et le bénévolat.
Les chiffres du Gastro Gare 2026 : 13 500 euros de recettes brutes, 369 adhérents, plus de 10 800 portions servies en quatre heures, soit 1,25 euro par portion financée par le consommateur lui-même.
Ce que les États comptabilisent en investissements ministériels, Perpignan l’accomplit le samedi soir dans l’ombre, avec des friteuses de location, du bénévolat et de la passion.
Ce qu’aucun ministère ne peut acheter : l’authenticité du samedi soir
Ici, personne n’a de mandat gouvernemental. L’Association des Gabonais du Roussillon ne représente pas la République gabonaise. Elle représente ce que les Gabonais de Perpignan cuisinent le dimanche en famille.
Pas de recette homologuée, pas d’inspection, pas de label ministériel.
Et c’est précisément ce qui fait sa force. Quand un État labellise, il tranche et il exclut : le Japon a connu vers 2006 une polémique mondiale autour d’un projet de certification de ses restaurants à l’étranger, aussitôt surnommé la « police du sushi ».
Cette Gastro-diplomatie laisse entrer tout le monde à la même table, à égalité de portions et de tarif, peu importe que vous représentiez un pays de 200 millions d’habitants ou une petite île des Caraïbes.
L’intendance du repas partagé
Le travail invisible, c’est celui que personne ne voit avant l’événement. Trois années de mise au point. Quatre heures de service pendant lesquelles 1 000 portions par association doivent tenir en température. L’équation des friteuses, des micro-ondes, de l’espace disponible sur une place de quartier. Les bénévoles qui cuisinent le vendredi soir et le samedi matin. Les réservations en ligne qui montent et montent. La logistique qui respire à peine.
Les travaux universitaires reconnaissent de plus en plus les diasporas, les associations et les chefs comme le canal décisif de l’influence culinaire. Mais ils ne comptabilisent pas ce qui se passe le jour J. Pas de rapport ministériel, pas de bilan comptable, juste 900 convives qui ont eu le privilège de goûter le monde sans quitter leur quartier.
Dans l’ombre, la gastrodiplomatie du trottoir fait un sublime travail de représentation que personne ne comptabilise. Et c’est peut-être ce qui la rend si puissante.
Le 5 septembre, la diplomatie culinaire aura lieu sans diplomates. Avec des bénévoles, de l’amour pour la table, et la certitude tranquille qu’une part de Belgique vaut une part du Brésil.
Sources
- L’Indépendant, 28 août 2026, annonce de la cinquième édition du Gastro Gare
- Association Perpignan La Gare, pages « Gastro Gare 2022 » et présentation de l’association
- Billetterie HelloAsso, Gastro Gare 2026
- USC Center on Public Diplomacy, « Eight Great Gastrodiplomacy Nations »
- VinePair, sur le programme Global Thai et le parc de restaurants thaïlandais
- Frontiers in Political Science, revue de littérature sur la gastrodiplomatie, 2025
- Ministère de l’Agriculture, « Goût de / Good France »
- UNESCO, « Le repas gastronomique des Français », 2010
- Correspondance Intendance Palace / Béatrice Soulé-Roig, août 2026, Association Perpignan La Gare












