Trois cents insectes d’or

La découverte aurait pu finir chez un fondeur. Elle tombe entre les mains d’un érudit, Jean-Jacques Chiflet, médecin de l’archiduc Léopold-Guillaume, qui gouverne alors les Pays-Bas espagnols. En 1655, il publie l’Anastasis Childerici, un livre entier consacré au trésor, avec des gravures soignées de chaque pièce. C’est par ces planches, bien plus que par les objets eux-mêmes, que les « abeilles » de Childéric vont entrer dans l’imaginaire européen.
Le trésor gagne ensuite Paris et les collections royales, sous Louis XIV. Il y reste jusqu’à la nuit du 5 au 6 novembre 1831, où des voleurs pillent le Cabinet des médailles et fondent l’essentiel de leur butin. Des trois cents insectes, il n’en subsiste que deux. Ils sont toujours à la Bibliothèque nationale de France.
Le choix de 1804
Le 12 juin 1804, le Conseil d’État débat de l’emblème du nouvel Empire. Plusieurs animaux sont proposés. Cambacérès plaide pour l’abeille : la France, explique-t-il selon la Fondation Napoléon, s’organise autour d’un chef, comme une ruche. L’argument a un autre mérite, plus politique. Les abeilles de Childéric passent alors pour le plus ancien emblème des souverains de France. Les choisir, c’est enjamber les Bourbons et rattacher la nouvelle dynastie aux premiers rois francs.
L’aigle l’emporte pour les armes. L’abeille obtient le manteau. Le 2 décembre 1804, à Notre-Dame, Napoléon porte un manteau de velours pourpre semé d’abeilles d’or. Ingres les reproduit deux ans plus tard, une à une, dans son portrait de l’Empereur sur le trône impérial.
Les choisir, c’est enjamber les Bourbons et rattacher la nouvelle dynastie aux premiers rois francs.
Quant à savoir si les bijoux de Tournai représentaient des abeilles, la Fondation Napoléon précise aujourd’hui, entre parenthèses, qu’il s’agissait « en réalité » de cigales. La Bibliothèque nationale, elle, conserve l’appellation d’abeille. Le débat n’a guère de conséquence. Ce que Napoléon empruntait à Childéric, c’était une ancienneté.

Trois abeilles à Rome
Deux siècles plus tôt, une famille romaine avait fait le même choix pour des raisons voisines. Les Barberini, marchands florentins devenus puissants, portaient d’abord des taons sur leurs armes. Ils les remplacent par trois abeilles d’or, plus flatteuses. Lorsque Maffeo Barberini devient pape en 1623 sous le nom d’Urbain VIII, les abeilles le suivent dans Rome.
Le Bernin les sculpte sur les socles du baldaquin de Saint-Pierre, achevé en 1634. Il les pose encore sur la Fontana delle Api, au pied de la via Veneto, en 1644. Un pèlerin qui lève les yeux sous la coupole de Michel-Ange voit, au bas des colonnes de bronze, les insectes d’une famille.

Le roi de l’abeille
L’idée est bien plus ancienne que Rome. En Égypte, le pharaon porte le titre de nsw-bity, que l’on traduit par « roi de Haute et de Basse-Égypte ». Le jonc désigne le Sud, l’abeille désigne le Nord, le delta du Nil. Pendant près de trois mille ans, chaque nom de couronnement est précédé de ce petit insecte.
Le Metropolitan Museum of Art de New York conserve un scarabée monté en bague, daté du règne d’Hatchepsout. Sur sa face plate, deux signes gravés : le jonc et l’abeille. Le titre royal tient dans un objet de moins de deux centimètres.

Du motif à la colonie
Pendant des siècles, les abeilles des palais restent gravées, brodées, sculptées. Les premières ruches vivantes entrent par une porte savante. En 1856, la Société centrale d’apiculture ouvre un rucher-école dans la pépinière du jardin du Luxembourg, propriété du Sénat. Les travaux d’Haussmann l’emportent dix ans plus tard. Il est rétabli en 1872, à l’emplacement qu’il occupe toujours.

Il faut ensuite attendre la fin des années 2000 pour que les ruches gagnent les résidences du pouvoir. À Londres, le palais de Buckingham installe les siennes sur une île de son lac. À Washington, au printemps 2009, un charpentier de la Maison-Blanche, Charlie Brandts, pose une ruche sur la pelouse sud. Elle doit polliniser le potager que vient de créer Michelle Obama.
Personne, ce jour-là, ne parle de Childéric. La ruche est là pour les légumes.
Sources et crédits
Sources institutionnelles
- Fondation Napoléon,
(séance du 12 juin 1804, Cambacérès, mention des cigales). * Bibliothèque nationale de France, Monnaies, médailles et antiques,
notice « Abeille », trésor de Childéric
. * Wallonie,
« 27 mai 1653 : découverte de la tombe de Childéric Ier »
. * Metropolitan Museum of Art,
Scarab Set in a Ring Bezel, 36.3.16
. * Bibliotheca Alexandrina,
(titre
nsw-bity
). * Catalogue général des biens culturels italiens,
. * Sénat,
; Jardin du Luxembourg,
. * Royal.uk,
.
Sources spécialisées et presse
- Société centrale d’apiculture,
. * Bee Culture,
« Charlie Brandts, White House bees »
, 2022. * Wanted in Rome,
« Barberini bumble bees and Bernini »
, 20 mai 2026.
Crédits image
Illustration : image générée par intelligence artificielle pour Intendance Palace.
- Image principale : © Bibliothèque nationale de France, Monnaies, médailles et antiques.
- Image 1 : Jean-Jacques Chiflet,
Anastasis Childerici
, 1655, domaine public. * Image 2 : Jean-Auguste-Dominique Ingres, musée de l’Armée, domaine public. * Image 3 : Zorro2212 / Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0. * Image 4 : The Metropolitan Museum of Art, 36.3.16, domaine public.














