Dans le deuxième volet, le miel des palais passait du rucher à la table et, en Écosse, jusqu’au sceau des lois. Il lui restait à franchir les frontières.
Un petit pays, une grande ruche
En Slovénie, l’apiculture tient du patrimoine national. Au XVIIIe siècle, Anton Janša, né dans un village de Haute-Carniole, devient à Vienne le premier professeur d’apiculture de la cour des Habsbourg. Ses compatriotes, eux, peignent les planches frontales de leurs ruches : scènes de la Bible, saints, satires villageoises. Le musée de l’Apiculture de Radovljica en conserve des centaines.
En septembre 2014, le président de l’association des apiculteurs slovènes, Boštjan Noč, propose de faire du 20 mai, jour anniversaire de Janša, une journée mondiale des abeilles. Le président Pahor soutient l’idée, le gouvernement l’adopte, la diplomatie slovène la porte à New York. Le 20 décembre 2017, l’Assemblée générale des Nations unies l’adopte par consensus, avec 115 pays coauteurs.
Depuis, les ambassades slovènes ont multiplié les projets liés aux pollinisateurs, près de trois cents selon le ministère des Affaires étrangères. À Séoul, l’ambassade a installé une ruche sur son toit. Au Vatican, en mai 2023, la présidente Nataša Pirc Musar a offert au pape François une réplique de la ruche de Janša.
La Slovénie a fait de l’abeille l’un des fils de sa politique étrangère.

Le panier de la reine
Les Britanniques ont choisi le pot plutôt que la ruche. Le 3 avril 2014, pour sa première rencontre avec le pape François, Élisabeth II apporte un panier de produits des domaines royaux. On y trouve des œufs, du gibier, de la bière de Windsor, des chutneys de Sandringham, du whisky de Balmoral et un pot de miel du jardin de Buckingham. En le présentant, la reine aurait glissé qu’elle espérait que ce soit un cadeau inhabituel pour lui.
Le geste a fait école. Le 15 septembre 2026, en visite en Zambie, la duchesse d’Édimbourg a offert au président Hakainde Hichilema trois pots de miel des ruches de Buckingham, de Windsor et de Bagshot Park, selon la presse britannique. Au printemps, l’archevêque de Canterbury avait apporté à Léon XIV du miel des ruches de Lambeth.

Un chef de protocole comprend vite pourquoi ce présent circule si bien. Le miel dit d’où il vient : il porte le nom d’un jardin, parfois d’un arbre. Il ne pose aucune question de valeur, ce qui évite les comparaisons embarrassantes entre cadeaux. Il se mange, donc il ne finit pas dans une réserve. Et il n’engage personne au-delà du plaisir de le goûter.
Ce que disent les chercheurs
Reste une question que les palais posent rarement : une ruche de plus aide-t-elle les abeilles ?
Les écologues invitent à distinguer. L’abeille domestique est un animal d’élevage. Les abeilles sauvages, elles, se comptent par centaines d’espèces en Europe, et ce sont souvent elles qui déclinent. En 2018, deux chercheurs rappelaient dans la revue Science que protéger l’abeille mellifère ne revient pas à protéger la biodiversité, et qu’une forte densité de ruches peut nuire aux pollinisateurs sauvages.
Paris en offre un cas d’étude. En 2015, la ville comptait 687 colonies déclarées, soit 6,5 ruches au kilomètre carré, contre 2,5 en moyenne en France. Une équipe a montré que les visites des pollinisateurs sauvages diminuent quand la densité de ruches augmente dans un rayon de 500 mètres à un kilomètre. En Suisse, une étude sur quatorze villes concluait que les espaces verts ne suffisaient plus à nourrir les colonies dans la plupart des quartiers, même si sa méthode a été discutée. À Londres, des chercheurs estiment qu’au-delà de 7,5 ruches au kilomètre carré les ressources florales s’épuisent ; certains quartiers en dépassent cinquante.

Aucune de ces études n’a mesuré l’effet d’un rucher de palais en particulier, et aucune n’accuse une ruche officielle de nuire à son quartier. Leur conclusion est plus simple : sans fleurs autour, une ruche de plus n’aide pas les abeilles sauvages. Le mot bee washing est apparu pour désigner les initiatives qui affichent l’abeille sans s’occuper du reste. En Écosse, l’agence publique de la nature recommande désormais la prudence avant d’installer de nouvelles ruches dans les zones protégées.

Certaines institutions ont déjà déplacé le regard. À Canberra, le Parlement australien a ajouté en 2018, à côté de ses ruches européennes, des colonies d’abeilles natives sans dard. Elles produisent très peu de miel et ne partiront jamais en cadeau. Elles sont chez elles.
Sources et crédits
Sources institutionnelles
- Gouvernement slovène,
visite d’État en Norvège, 8 novembre 2019
. * Gouvernement slovène,
Journée mondiale des abeilles, historique
. * Nations unies,
, 20 décembre 2017. * Ministère slovène des Affaires étrangères,
Success Stories of Slovenia’s Pollinator Diplomacy
, 2024. * Vatican News,
le pape François reçoit la présidente slovène, 22 mai 2023
. * GOV.UK,
, 2014 ; Royal.uk,
. * Royal.uk,
la duchesse d’Édimbourg en Zambie, 16 septembre 2026
. * FAO,
. * NatureScot,
honey bees and beekeeping in protected areas
, 2 juillet 2025. * Parlement australien,
. * Musée de l’Apiculture de Radovljica,
.
Presse
- CBS News,
, 3 avril 2014. * People,
la duchesse d’Édimbourg en Zambie
, 17 septembre 2026. * The Telegraph,
, 28 avril 2026. * Region Canberra,
, 2019.
Sources scientifiques
- Geldmann et González-Varo,
Science
, 2018,
. * Ropars et al.,
« Wild pollinator activity negatively related to honey bee colony densities in urban context »
,
PLOS ONE
, 2019. * Casanelles-Abella et Moretti,
, 2022, et
,
Journal of Apicultural Research
, 2023. * Contribution écrite au Parlement britannique,
synthèse sur l’apiculture urbaine
(Londres, Montréal, Munich).
Crédits image
- Image principale : ministère slovène de l’Agriculture, de la Forêt et de l’Alimentation
- Image 1 : musée de l’Apiculture de Radovljica
- Image 2 : Royal.uk
- Image 3 : Sofia Mangili / WSL, usage presse.
- Image 4 : Présidence de la République d’Estonie














