Les Palais de Chefs d’Etat et les résidences officielles se numérisent.
Souveraineté, formats, propriété, cyberattaques : qui détient et qui protège le double numérique d’un palais ?
Personne n’a encore décidé à qui appartient cette copie, où elle doit vivre, ni qui doit la défendre.
Le premier volet de cette enquête montrait un palais devenu base de données. Restait la question que personne ne pose : ce double, qui le détient ?

Ce que le double coûte vraiment
L’expérience la plus instructive n’est pas chinoise, elle est française, et elle est publique. Depuis octobre 2022, le Centre des monuments nationaux conduit le programme CMN Numérique, financé par France 2030 et prévu jusqu’en octobre 2026. Plus de douze campagnes de numérisation ont été menées sur un patrimoine de cent dix sites, de la grotte paléolithique à la villa du XXe siècle.
En mars 2025, l’établissement a publié un livre blanc au titre remarquablement franc : « Le jumeau numérique dans le patrimoine : fantasme ou réalité ? ». Sa conclusion mérite d’être citée exactement : « Le modèle 3D couteau suisse aux usages universels, autrement dit le “jumeau numérique” copie parfaite d’un objet patrimonial, n’existe donc probablement pas aujourd’hui. » L’usage commande le modèle, et non l’inverse.
Les ordres de grandeur sont tout aussi utiles. La numérisation de la grotte de Font-de-Gaume est estimée entre 36 000 et 107 000 euros. Le château d’Azay-le-Rideau produit à lui seul 391 gigaoctets répartis en 37 000 fichiers et 1 685 dossiers. Un palais présidentiel, avec ses jardins, ses dépendances et son mobilier, représenterait plusieurs fois cela.
Un double n’est donc pas un livrable. C’est une charge permanente : du stockage, des migrations, des mises à jour, un budget de fonctionnement là où les institutions n’ont prévu qu’un budget d’investissement.
Plus on lui confie, plus il pèse
Cette charge n’a de sens que rapportée à ce que l’on confierait au modèle. Trois horizons se dessinent, et leur maturité est très inégale.
Le premier est déjà à portée : conservation préventive, suivi des décors, pilotage de l’énergie, de l’eau et du climat intérieur. Le deuxième, à cinq ou dix ans, est celui de l’exploitation : préparation des cérémonies, gestion des flux, simulation d’incendie, d’inondation ou de séisme sur le modèle plutôt que sur le bâtiment, formation des personnels. C’est peut-être le gain le plus sous-estimé, car un double enregistre des réglages et des savoir-faire que ni les plans ni les marchés publics ne consignent. Un intendant s’en va, le double se souvient.
Le troisième horizon change la nature de l’objet. Le modèle deviendrait une pièce juridique et assurantielle, capable d’établir l’état exact d’un bâtiment avant et après un chantier, une réception ou un sinistre. Il deviendrait le support d’une intelligence artificielle d’intendance, drones et robots d’inspection en appui. Aucune de ces fonctions n’est aujourd’hui documentée dans une résidence officielle en activité. Toutes sont techniquement crédibles. Et chacune augmente d’autant la valeur de la copie pour qui voudrait s’en emparer.
L’agrégation, le risque que personne ne nomme
Le danger n’est pas le vol d’un plan. Il tient à ce que le modèle réunit. Prises isolément, la température d’une pièce, son taux d’occupation, un planning de ménage et un journal d’accès sont des données anodines. Croisées dans un même système, elles produisent une carte de présence, des habitudes, des points faibles.
Ce risque porte un nom et figure dans les textes de référence. Les Gemini Principles, publiés en 2018 par le Centre for Digital Built Britain, posent que la sécurité prime sur l’ouverture et que chaque composant doit être clairement possédé, gouverné et régulé. Une norme internationale lui est même entièrement consacrée : ISO 19650-5, publiée le 10 juin 2020 et confirmée en 2025, définit une approche de la gestion de l’information dite « attentive à la sécurité » pour les bâtiments sensibles. Vingt-huit pages qui décrivent comment évaluer la sensibilité d’un actif avant d’en organiser la modélisation.
Il faut mesurer l’asymétrie entre le palais et sa copie. Un palais est protégé par sa masse, ses murs, sa distance et ses gardes. Le modèle ne dispose d’aucune de ces protections : il est transportable, duplicable à l’identique et modifiable sans laisser de trace. On ne vole pas un palais ; on copie son double en quelques heures. Et un modèle faussé serait plus dangereux qu’un modèle dérobé, car il ferait mentir l’institution sur son propre bâtiment.

La British Library, un précédent utile
L’objection habituelle est qu’il s’agit là d’hypothèses. Elle ne tient plus depuis octobre 2023. Cette année-là, la British Library a subi une attaque par rançongiciel accompagnée d’exfiltration de données. L’établissement a publié le 8 mars 2024 un rapport public, « Learning Lessons from the Cyber-Attack », d’une transparence rare pour une institution de cette taille.
On y lit qu’environ six cents gigaoctets ont été exfiltrés et que les services sont restés dégradés pendant des mois. Surtout, on y lit les causes : une topologie de réseau historiquement complexe et insuffisamment segmentée, des systèmes hétérogènes accumulés au fil des décennies, une authentification renforcée absente sur certains accès distants.
Ce diagnostic décrit assez précisément l’état informatique de la plupart des institutions patrimoniales, y compris des résidences officielles. La leçon n’est pas qu’il faut renoncer au double. Elle est qu’un double déposé sur une infrastructure de ce type multiplie la surface d’attaque au lieu de la réduire.
Souveraineté, formats, propriété
Trois questions restent alors à trancher, et aucune n’est technique.
La première est l’hébergement. En France, la direction interministérielle du numérique indiquait le 26 mars 2026 que 70 % des commandes du marché cloud interministériel et 99 % des commandes de l’État se portaient sur des fournisseurs européens, la qualification SecNumCloud servant de référence pour les données sensibles. Une résidence officielle qui confierait son double à une infrastructure soumise à une législation extraterritoriale prendrait une décision politique, non un choix d’exploitation.
La deuxième est la durée. Le rapport « 3D Data Long-Term Preservation in Cultural Heritage », publié en décembre 2024 par Nicola Amico et Achille Felicetti dans le cadre de l’initiative européenne eArchiving, rappelle que la continuité d’une donnée 3D dépend de migrations régulières et de formats ouverts. Le livre blanc du CMN recommande, dans le même esprit, d’exiger des prestataires plusieurs niveaux de détail dans plusieurs formats. Un double qui n’est lisible que par un logiciel est un double qui expire.
La troisième est la propriété, et elle est la moins explorée. Le CMN propose de « ne plus considérer le modèle 3D comme un tout indivisible » : un nuage de points relèverait du document administratif, tandis qu’un modèle texturé pourrait constituer une œuvre protégeable. Appliquée à une résidence d’État, cette distinction décide de ce qui est communicable, de ce qui est cessible et de ce qui ne doit jamais sortir.
La fonction qui n’existe pas encore
Reste la question la plus simple, et sans réponse. Dans une présidence ou une maison royale, qui détient le double ?
Aujourd’hui, personne. Il ne relève pas tout à fait de l’intendance, qui gère le bâtiment sans mandat sur les données. Ni du service de sûreté, qui protège des accès physiques et des réseaux, pas un patrimoine documentaire. Ni du conservateur, qui répond des collections et non des équipements. Ni de la direction informatique, qui héberge sans arbitrer ce qui doit être modélisé.
La première conséquence du jumeau numérique ne sera donc pas technique. Elle sera organisationnelle : il faudra créer une fonction qui n’existe pas encore, quelque part entre l’archiviste, l’ingénieur et l’officier de sécurité. Les institutions qui la créeront les premières ne seront pas les plus modernes. Elles seront celles qui auront compris que le double d’un palais se garde avec le même sérieux que le palais lui-même, et qu’il se perd beaucoup plus vite.
Photographies sources libres de droits de la Maison-Blanche et d’un salon du Palais royal de Madrid, avec compositions visuelles © Intendance Palace. Capture d’écran d’une reconstitution 3D du château d’Azay-le-Rideau, extraite du livre blanc Le jumeau numérique dans le patrimoine : fantasme ou réalité ?, Centre des monuments nationaux, mars 2025 : © Mira - CMN, reproduite avec autorisation.
La troisième attribution est confirmée par la légende du livre blanc : la vue présentée correspond à la reconstitution 3D nº 11, créditée « © Mira - CMN













