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Bhoutan : la forteresse où le roi, les ministres et les moines vivent sous un même toit

À Thimphou, le Tashichho Dzong abrite sous un même toit la salle du trône du roi, les ministères et le corps monastique du royaume. Reconstruit dans les années 1960 sans un clou ni un plan écrit, il incarne un pouvoir qui, encore aujourd’hui, change de résidence au rythme des saisons.

Dans la plupart des pays, le palais, le gouvernement et le sanctuaire sont trois lieux distincts, souvent trois quartiers différents. Le Bhoutan les réunit dans un seul bâtiment. À Thimphou, sa capitale, le pouvoir royal, l’administration de l’État et la plus haute autorité religieuse cohabitent derrière les mêmes murs blancs : ceux du Tashichho Dzong, la « forteresse de la glorieuse religion ». Ce n’est pas un palais qui contient un temple, ni un temple qui abrite un palais : c’est un lieu où le trône, le ministère et le moine partagent la même cour.

Voyage dans une forteresse où l’État et la foi habitent ensemble.

Un dzong n’est pas un château au sens où on l’entend en Europe. C’est une forteresse-monastère, forme d’architecture propre au Bhoutan, conçue pour tenir à la fois le rôle de citadelle, de siège administratif et de couvent. Le Tashichho Dzong est le plus solennel d’entre eux, et le cœur battant de l’État bhoutanais.

Une forteresse pour un roi, des ministres et des moines

Derrière ses murs se trouvent la salle du trône du roi, le Druk Gyalpo (« roi-dragon »), aujourd’hui Jigme Khesar Namgyel Wangchuck, ainsi que ses bureaux, ceux du Premier ministre, du cabinet et de ministères clés comme l’Intérieur et les Finances. Mais le dzong loge aussi, l’été, le corps monastique central du royaume, le Zhung Dratshang, dirigé par le Je Khenpo, chef spirituel suprême du Bhoutan.

Cette cohabitation n’a rien d’un hasard d’occupation des sols. Elle prolonge le « système dual » institué au XVIIᵉ siècle, qui partageait l’autorité entre un pouvoir temporel et un pouvoir religieux. Le dzong en est la traduction bâtie : deux ailes, deux mondes, une même enceinte et une même cour. Recevoir un ambassadeur, signer un décret et célébrer un office se déroulent ici à quelques mètres les uns des autres.

L'ornement religieux couronne le siège de l'État.

Bâtie sans un clou ni un plan

L’histoire du bâtiment est aussi étonnante que sa fonction. Un premier dzong s’élevait sur la hauteur voisine dès 1216 ; l’édifice actuel descend de celui que fit bâtir en 1641 Zhabdrung Ngawang Namgyal, l’unificateur du Bhoutan. Détruit par le feu à plusieurs reprises, gravement ébranlé par le séisme de 1897, il fut chaque fois relevé.

C’est le troisième roi, Jigme Dorji Wangchuck, qui lui donna sa forme monumentale actuelle. Après avoir transféré la capitale de Punakha à Thimphou en 1952, il fit reconstruire et agrandir le dzong entre 1962 et 1968. Le chantier fut mené selon les méthodes traditionnelles bhoutanaises : sans un seul clou, et sans plans écrits. Un édifice qui devait incarner un État en train de se moderniser fut ainsi élevé de mémoire et de savoir-faire, par des maîtres charpentiers qui portaient l’architecture dans leurs gestes plutôt que sur le papier. Seuls la tour centrale, l’utse, et deux temples subsistent de l’ancien dzong.

Une fois l'an, la cour du pouvoir s'ouvre à tout un peuple pour la plus grande fête religieuse de la capitale

Un pouvoir qui change de dzong avec les saisons

Le trait le plus singulier reste invisible sur une photographie : le pouvoir bhoutanais se déplace au rythme des saisons. Chaque été, le corps monastique central réside à Thimphou, au Tashichho Dzong ; chaque hiver, il redescend vers la douceur de Punakha, l’ancienne capitale, et son dzong posé au confluent de deux rivières.

Punakha n’est pas un simple lieu de repli. C’est là que fut couronné, en 1907, le premier roi de l’actuelle dynastie ; c’est là encore que l’actuel souverain a célébré son mariage, en 2011. Le Bhoutan possède ainsi non pas un siège du pouvoir, mais deux, entre lesquels la plus haute autorité religieuse migre comme le faisaient autrefois les cours. Le pouvoir, ici, n’est pas fixé à une pierre : il suit le climat.

Le Punakha Dzong, au confluent des rivières Pho Chhu et Mo Chhu, résidence d'hiver du corps monastique.

Le roi gouverne ici, mais vit ailleurs

Une dernière discrétion mérite d’être notée. Ce dzong imposant n’est pas la maison du roi. Le souverain gouverne depuis la forteresse, mais réside dans un palais voisin, de dimensions bien plus modestes, le palais de Lingkana, tout près de l’enceinte. La grandeur est réservée au lieu du pouvoir partagé ; la vie privée, elle, se tient à l’écart et sans faste. Dans un royaume qui a choisi, en 2008, de se donner lui-même une constitution et une démocratie, cette retenue n’est pas un détail : elle dit une certaine idée de l’exercice du pouvoir.

La salle du trône : le cœur solennel de la forteresse, où le roi reçoit et préside les grandes cérémonies d'État.

Le Tashichho Dzong n’est pas un palais que l’on visite pour ses ors, mais un lieu que l’on comprend pour ce qu’il rassemble. Sous ses toits dorés, un roi gouverne, des ministres travaillent, des moines prient, et une fois l’an tout un peuple entre danser dans la cour. Il fut relevé sans un clou après chaque incendie, et le pouvoir qu’il abrite descend encore, chaque hiver, vers une autre vallée. Peu de nations logent ainsi, dans une seule enceinte, leur État, leur foi et leur mémoire. Le Bhoutan a fait de sa forteresse la maison commune de tout ce qui, ailleurs, se sépare.