À Héliopolis, le siège du président égyptien fut construit comme un hôtel. Quatre cents chambres, une coupole de cinquante-cinq mètres et, sous les planchers, une voie ferrée pour le service. La présidence n’a pas eu à transformer ce bâtiment pour recevoir : il avait été conçu pour cela.
Les États héritent de leurs palais de bien des manières. Certains les font bâtir, d’autres les reprennent à une dynastie ou à une administration coloniale. L’Égypte, elle, a installé sa présidence dans un ancien hôtel. Le palais d’Al-Ittihadiya, à Héliopolis, où le chef de l’État reçoit aujourd’hui les délégations étrangères, ouvrit ses portes le 1er décembre 1910 sous le nom de Heliopolis Palace Hotel, alors le plus vaste et le plus luxueux établissement d’Afrique et du Proche-Orient. Ce bâtiment n’a jamais eu à être adapté aux exigences d’une réception d’État : il avait été pensé, dès le premier coup de crayon, comme une machine à recevoir.
Comment un palace du désert est devenu le siège d’une présidence.
Un hôtel né d’une ville née du sable
L’histoire commence par une opération immobilière hors norme. En 1905, l’industriel belge Édouard Empain, associé à Boghos Nubar Pacha, acquiert plusieurs milliers de feddans de désert au nord-est du Caire. Il y fonde Héliopolis, une ville nouvelle destinée à l’élite cairote, dotée de ses avenues, de ses villas, de ses écoles, de ses lieux de culte et de son réseau de tramways.
Pour attirer les acheteurs, il fallait une vitrine. Ce fut l’hôtel. Confié à l’architecte belge Ernest Jaspar, avec le concours du Français Alexandre Marcel pour la coupole centrale, le bâtiment fut élevé entre 1908 et 1910 dans ce que l’on appellera le « style Héliopolis » : un mélange d’arcs, de coupoles et de motifs néo-mamelouks, tempéré d’ordonnances néoclassiques européennes. Les travaux furent menés par les entreprises Leon Rolin & Co et Padova, Dentamaro & Ferro ; l’installation électrique, la plus moderne de son temps, revint à Siemens & Schuckert, de Berlin.
Quatre cents chambres et une coupole de cinquante-cinq mètres
Les proportions de l’établissement disent son ambition. Quatre cents chambres, dont cinquante-cinq appartements privés. Au-delà du hall de réception d’inspiration mauresque, deux salons décorés dans les styles Louis XIV et Louis XV. Puis la salle centrale, cœur du bâtiment : près de six cents mètres carrés, un parquet cerné de vingt-deux colonnes de marbre d’Italie, des lustres de cristal, et au-dessus une coupole culminant à cinquante-cinq mètres du sol, dont l’intérieur fut dessiné par Alexandre Marcel et décoré par Georges-Louis Claude.
On y recevait le monde. Le roi Albert Iᵉʳ et la reine Élisabeth de Belgique y séjournèrent, ainsi que des industriels et des voyageurs venus de toute l’Europe. Pendant la Première Guerre mondiale, l’hôtel fut réquisitionné et transformé en hôpital militaire. Puis il reprit sa vie d’établissement de luxe, avant que l’État égyptien ne l’achète en 1958.

La voie ferrée sous les planchers
C’est au sous-sol que se joue le plus instructif, et c’est un détail que peu de visiteurs soupçonnent. Les espaces de service de l’hôtel étaient si vastes qu’une voie ferrée étroite avait été installée sur toute la longueur du bâtiment. Elle desservait les bureaux de l’administration, les cuisines, les offices, les chambres froides, les réserves et le réfectoire du personnel.
Un train sous les salons !
Voilà ce qu’exige, en 1910 déjà, l’idée de servir quatre cents chambres et des banquets de plusieurs centaines de couverts sans jamais laisser paraître le moindre effort. Cette infrastructure invisible, conçue pour la clientèle d’un palace, est exactement celle que réclame un dîner officiel. Là où d’autres États doivent creuser, percer et recâbler pour adapter un édifice ancien aux contraintes d’une réception moderne, l’Égypte a trouvé le dispositif déjà en place. La logistique de l’hospitalité commerciale s’est convertie sans effort en logistique d’État.

De l’hôtel au palais
Le changement de vocation s’est fait par étapes. Racheté par l’État en 1958, le bâtiment abrita d’abord des administrations et des ministères. En janvier 1972, il devint le siège de la Fédération des Républiques arabes, l’union éphémère de l’Égypte, de la Syrie et de la Libye, qui lui valut son nom arabe actuel : Qasr al-Ittihadiya, le palais de la Fédération, également appelé palais d’Al-Orouba.
Une restauration d’ampleur, dans les années 1980, acheva la transformation : le lieu devint le siège de l’administration présidentielle. Depuis, il est le lieu de travail officiel de la présidence, où sont accueillis chefs d’État et délégations. Il n’est pas pour autant une demeure : le président Hosni Moubarak, par exemple, n’y venait que pendant les heures de travail officielles et vivait dans sa propre maison du quartier.
Le palais reste un lieu de fonction, non une résidence.
Un palais parmi cinq

Ittihadiya n’est d’ailleurs que l’un des cinq palais présidentiels égyptiens, aux côtés d’Abdine, d’Al-Qubba, le plus vaste du pays, et, à Alexandrie, de Montaza et de Ras el-Tine.
Chacun porte une histoire différente : celle d’un khédive, d’une dynastie, d’une villégiature méditerranéenne. Ittihadiya est le seul dont l’origine soit commerciale, et c’est précisément ce qui en fait un cas d’école.
Depuis avril 2024, un nouveau chapitre s’ouvre : le siège du gouvernement a été transféré vers la Nouvelle Capitale administrative, à une soixantaine de kilomètres à l’est du Caire, où un palais présidentiel a été construit.



