Le 29 septembre, devant un escalier de dix marches gardé par des dragons de pierre, le Vietnam a lancé la reconstruction du palais Kính Thiên, salle du trône de l’ancienne cité impériale de Hanoï.
Le secrétaire général du Parti et président de la République, Tô Lâm, était présent, aux côtés du directeur du Centre du patrimoine mondial de l’UNESCO.
Les dragons de pierre sont là depuis 1467.
Ils ont vu le palais des Lê s’effondrer, une résidence impériale lui succéder, puis l’artillerie coloniale s’installer à sa place.
Depuis, les archéologues ont creusé six mètres de terre pour retrouver ce qui manque.
Un escalier a survécu ; tout ce qui s’élèvera au-dessus devra être prouvé, et ce que les fouilles prouvent le mieux, c’est un palais du XVIIᵉ siècle, pas celui de la légende.
Trois disparitions et un escalier
Le palais Kính Thiên naît en 1428. Le roi Lê Thái Tổ vient de chasser les armées Ming et relève sa capitale, Thăng Long. Selon les annales du Đại Việt, le chantier s’achève sous Lê Thánh Tông, sur les fondations des palais des dynasties Lý et Trần. Pendant quatre siècles, c’est ici que la cour tient ses audiences, reçoit les envoyés étrangers et célèbre ses grands rites.
L’escalier sud date de 1467. Quatre balustrades de pierre y dessinent trois passages, et deux grands dragons sculptés encadrent la montée. Au nord, un second escalier, plus petit, porte des dragons plus tardifs, longs de 3,4 mètres.
Le palais disparaît ensuite en trois temps. En 1788, la capitale part vers le sud, à Huế. En 1816, selon l’historien Phan Huy Lê, le palais des Lê s’est effondré, et l’empereur Gia Long ordonne de le démolir pour bâtir à sa place une résidence d’étape, utilisée lors des voyages impériaux vers le nord. En 1886, l’armée française rase à son tour cette résidence et élève sur la plateforme un bâtiment de deux étages pour l’état-major de l’artillerie. Les dragons restent devant et derrière : le nouveau bâtiment prend le surnom de « maison du Dragon ».
Après le 10 octobre 1954, le site devient le siège du ministère vietnamien de la Défense. Une partie est remise à la ville de Hanoï en 2004, et le secteur central de la citadelle entre au patrimoine mondial en 2010.
« L’image la plus célèbre du palais Kính Thiên ne montre pas le palais Kính Thiên. »
Un détail piège encore les visiteurs. Les photographies prises en 1884 et 1885 par le médecin militaire Charles-Édouard Hocquard, où l’on voit des soldats français sur les marches, sont souvent présentées comme des images du palais. Phan Huy Lê l’a rappelé : elles montrent le bâtiment des Nguyễn, pas la salle du trône des Lê.

Six mètres de terre et 81 couches
Pour savoir ce qu’était le palais, il a fallu d’abord retirer ce qui le recouvrait. En 2025, avec l’accord du Comité du patrimoine mondial, le bâtiment de l’artillerie a été démonté selon un protocole contrôlé. Dessous, sur 580 mètres carrés, les archéologues ont lu une stratigraphie de six mètres : six époques empilées, depuis le VIIᵉ siècle. La couche des Lê est la plus épaisse, près de trois mètres à elle seule.
Le chiffre qui a frappé les spécialistes est ailleurs. Chaque fondation de colonne a été montée en 81 couches de terre damée, sur quatre mètres de profondeur. Le Centre de conservation de Thăng Long les présente comme les plus grandes jamais relevées dans l’histoire de l’architecture vietnamienne. Fin 2025, 30 fondations sur une trentaine et demie estimées avaient été identifiées.
La quatrième campagne, présentée le 14 septembre 2026 sur 910 mètres carrés, a précisé l’échelle. L’archéologue Tống Trung Tín, qui dirige le chantier, situe la plateforme à 56 mètres sur 30, soit environ 1 600 mètres carrés. Pour la première fois, l’équipe a trouvé des « noyaux » à l’intérieur des fondations, d’où les ingénieurs déduisent des colonnes de bois de 1,1 à 1,3 mètre de diamètre. Un fragment de base en pierre, brisé, mesure encore 1,2 mètre de large. Le plan se dessine : neuf travées d’est en ouest, cinq du nord au sud.

Au-dessus du sol, en revanche, presque tout reste à déduire. Les experts de l’UNESCO le disent sans détour dans leur analyse de 2026 : il faut encore préciser quels éléments de l’architecture sont bien appuyés par les preuves, et avec quel degré de certitude. La Charte de Venise, texte de référence de la restauration depuis 1964, fixe la limite en une phrase : la restauration s’arrête là où commence l’hypothèse.
Un palais du XVIIᵉ siècle sous un nom du XVᵉ
C’est le paradoxe le moins connu du chantier. Le Kính Thiên des récits nationaux est celui du XVᵉ siècle, l’âge d’or de Lê Thánh Tông. Mais les quatorze fondations de colonnes dégagées en 2025 datent de la restauration Lê, aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, quand le palais a été rebâti sur une trame plus massive. Ce sont ces fondations, les mieux conservées et les mieux lisibles, qui donnent au projet sa base matérielle.
L’UNESCO a relevé ce choix d’époque. Dans sa décision de juillet 2026, le Comité note que la nouvelle version du projet accorde plus de poids à la couche des Lê qu’aux autres périodes attestées. Il demande ce qu’apporterait, en termes de connaissance, une reconstruction de l’état du XVIIIᵉ siècle.
Les experts ont aussi écarté un modèle commode. Le projet vietnamien citait la cité impériale de Huế, où plusieurs bâtiments ont été rebâtis. Réponse des organes consultatifs : Thăng Long a été pendant des siècles un siège du pouvoir à plusieurs strates, ce que Huế n’a pas été, et Huế ne peut donc pas devenir la référence à copier.
Rien de cela n’est propre au Vietnam. Tout palais reconstruit oblige à choisir un moment de son histoire. Le Japon l’a fait à Nara avec la grande salle du palais de Heijō, la Corée à Séoul avec l’axe du palais de Gyeongbok. À Hanoï, ce choix se fait sous les yeux de l’UNESCO, et par écrit.



L’UNESCO approuve le palais mais attend des preuves pour sa porte
Le 29 septembre, le chantier a donc commencé avec un accord partiel et précis. Réuni à Busan en juillet, le Comité du patrimoine mondial a confirmé la première phase du projet, de 2025 à 2030, sauf la reconstruction de la porte Kính Thiên. Il faut d’abord établir, par de nouvelles preuves archéologiques et architecturales, ce qu’elle était et jusqu’où la restituer. Selon l’analyse de l’UNESCO, ses vestiges se trouvent probablement sous un bâtiment plus récent, l’ancien bâtiment du département des Opérations, désigné CT17.
La seconde phase, de 2030 à 2035, qui prévoyait d’autres reconstructions et d’autres démolitions, est jugée insuffisamment étayée. Aucune nouvelle démolition ni reconstruction ne doit être envisagée avant de nouvelles preuves et des études d’impact. Un rapport est attendu pour le 1ᵉʳ décembre 2027.
Les experts ont aussi posé une question de méthode. À leurs yeux, les fouilles semblaient conçues pour dégager le terrain et faciliter la construction, plus que pour apprendre. Ils rappellent que les dépôts archéologiques sont eux-mêmes protégés, qu’ils doivent rester en place, et qu’une reconstruction est un outil pour expliquer le site, pas un élément de sa valeur universelle.
Côté vietnamien, le projet s’appuie sur quinze années de recherches interdisciplinaires. Le président du Comité populaire de Hanoï a demandé que tout nouvel indice archéologique soit isolé et soumis aux scientifiques, sans intervention précipitée pour tenir les délais. Les travaux sont confiés au groupe vietnamien Sun Group. Trois jours après la cérémonie, Hanoï accueillait l’adoption d’un « Document de Hanoi sur le patrimoine et l’authenticité ». Le mot est au centre de tout le débat.
Une question que l’intendant se pose :
Où mangeait-on ? Les offices, les Cuisines ?
Kính Thiên était une salle de cérémonie, pas une salle à manger. Le premier jour de l’an, la cour y célébrait le Chính đán : le roi montait sur son trône, douze adresses de vœux venues des provinces étaient lues, les mandarins se prosternaient dans la cour. Mais aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, quand le pouvoir réel appartenait aux seigneurs Trịnh, le banquet qui suivait se tenait chez le seigneur, pas chez le roi. La salle du trône donnait le rite. La table était ailleurs.
Les publications consultées ne localisent aucune cuisine du palais. Le sol a pourtant rendu un indice. En 2002, les fouilles du 18 Hoàng Diệu ont livré un service bleu et blanc de sept pièces, peint de dragons à cinq griffes, réservé au souverain et classé trésor national en 2023. Sur l’une des assiettes, on lit au centre le caractère 敬, « respect ». Sous le pied, un autre caractère : 廚, « cuisine ». Une marque d’office, comme un argentier en grave sur ses couverts.
« Les casseroles ont survécu, mais seulement dans les registres. »
Les menus de la cour Lê, eux, n’ont pas été conservés. Restent les registres de l’hospitalité. L’érudit Phan Huy Chú note qu’à la fin de la restauration Lê, l’envoyé chinois recevait un banquet tous les deux jours, de 30 plateaux chacun. Aux relais sur sa route, l’intendance livrait du riz, un porc, une chèvre, du poisson, 30 œufs, de la saumure de poisson, du vinaigre, du poivre et du bétel. Au dernier relais avant la capitale s’ajoutaient deux buffles, deux bœufs, 500 oranges, 200 noix de coco et 1 000 bananes. Le même registre énumère le matériel fourni aux cuisines des relais : woks, marmites, jarres, bassines, couteaux, planches à découper.
Un banquet plus tardif donne l’échelle. En 1821, à Thăng Long, la cour des Nguyễn reçoit l’envoyé Qing venu investir l’empereur Minh Mạng. Selon un ouvrage de 1943, le banquet d’adieu compte une table de 50 plats, sept de 40 et 25 de 30 : nids d’hirondelle et holothuries sur la table d’honneur, à côté du porc bouilli et du porc caramélisé.
Le projet ne prévoit pas de rebâtir les cuisines. Il annonce des « pratiques culturelles immatérielles de la cour » pour animer le futur palais. Avec quelles recettes et quelle vaisselle ? Si Huế ne peut pas servir de modèle aux murs, il ne pourra pas davantage servir de modèle à la table.
Dans une vitrine de Hanoï, une assiette de porcelaine porte toujours, sous son pied, le mot « cuisine ». Le palais va se relever au-dessus. Sa cuisine, pour l’instant, tient dans ce seul caractère.

FAQ
Pourquoi le palais Kính Thiên a-t-il disparu ? Le palais des Lê s’est effondré et a été démoli en 1816 sur ordre de l’empereur Gia Long, qui a bâti à sa place une résidence d’étape. Celle-ci a été rasée en 1886 par l’armée française pour construire un bâtiment de l’artillerie.
L’UNESCO a-t-elle approuvé la reconstruction ? Oui, en partie. En juillet 2026, le Comité du patrimoine mondial a confirmé la première phase 2025-2030, sauf la reconstruction de la porte Kính Thiên, et jugé la seconde phase 2030-2035 insuffisamment étayée.
Que reste-t-il du palais d’origine ? La plateforme, les fondations des colonnes et les escaliers de pierre sculptés de dragons, dont ceux de l’escalier sud datés de 1467, classés trésor national.
Peut-on visiter le site ? Oui. La citadelle impériale de Thăng Long, au 19C Hoàng Diệu à Hanoï, est ouverte tous les jours de 8 h à 17 h, selon le Centre de conservation.
Sources et crédits
Sources institutionnelles
- UNESCO, Comité du patrimoine mondial,
Décision 48 COM 7B.25 : Secteur central de la cité impériale de Thăng Long, Hanoï
, 48ᵉ session, Busan, 2026. * UNESCO, ICOMOS, ICCROM,
WHC/26/48.COM/7B.Add.2 : État de conservation des biens du patrimoine mondial
, 3 juillet 2026. * Centre de conservation du patrimoine de Thăng Long-Hanoï,
Kinh Thien Palace, the Heart of the Imperial Citadel of Thăng Long
, mis à jour le 18 août 2026. * Centre de conservation du patrimoine de Thăng Long-Hanoï,
, 29 décembre 2025. * Centre de conservation du patrimoine de Thăng Long-Hanoï,
Lễ Chính đán thời Lê qua các nguồn tư liệu
, 31 janvier 2024. * ICOMOS,
, 1964, article 9.
Presse
- VietnamPlus (Agence vietnamienne d’information),
Le Vietnam lance le chantier de conservation et de restauration du palais Kinh Thiên
, 29 septembre 2026. * VietnamPlus (Agence vietnamienne d’information),
Le Document de Hanoi affirme le rôle du Vietnam dans la sauvegarde du patrimoine mondial
, 2 octobre 2026. * Dân trí,
Hé lộ địa tầng quy mô 1.300 năm của Kinh đô Hoàng thành Thăng Long
, 15 septembre 2026. * VnExpress,
Bộ bát đĩa gốm hoa lam của vua nhà Lê
, 1ᵉʳ avril 2023. * Znews,
Yến tiệc triều đình Việt Nam đãi sứ thần có những món gì?
, 31 juillet 2019.
Sources spécialisées
- Phan Huy Chú,
Lịch triều hiến chương loại chí
, section
Bang giao chí
, éd. NXB Trẻ, 2014, cité par
. * Sông Bằng et Vân Hạc,
Việt Hoa thông sứ sử lược
, 1943, rééd. NXB Hồng Đức, 2014, cité par
.
Crédits iconographiques
- Image principale : l’escalier aux dragons du palais Kính Thiên. ©
[source à compléter] 2. Soldats français sur les marches de la résidence des Nguyễn, 1884-1885. Photographie Charles-Édouard Hocquard, via le
Centre de conservation du patrimoine de Thăng Long-Hanoï
. 3. Fouilles de la plateforme du palais Kính Thiên, septembre 2026. © Nguyễn Hà Nam /
. 4. à 6. Maquette de restitution du palais Kính Thiên, vue d’ensemble et détails. ©
[source à compléter] 5. Service bleu et blanc de la cour Lê, trésor national. © Cục Di sản văn hóa (Département du patrimoine culturel du Vietnam), via
.












