En 2013, un étudiant américain de vingt-huit ans publie dans une revue de diplomatie un article qui fonde une discipline : la diplomatie culinaire.
« En tant que telle, la nourriture est un élément très important des relations entre les chefs d’État et les diplomates. La nourriture sur la table, les couverts, le vin servi (ou non servi) est vital pour créer une opportunité de bonnes relations de travail, des lignes de communication ouvertes et parfois des amitiés. »
Sam Chapple-Sokol
Quarante travaux universitaires le citent depuis. L’année suivante, on le retrouve en veste blanche, à la pâtisserie de la Maison-Blanche, à monter les desserts d’un dîner d’État. Portrait d’un chercheur qui a voulu vérifier sa théorie depuis l’office.

Un devoir de fin de semestre devenu une discipline
Tout commence par un mémoire. À la Fletcher School of Law and Diplomacy, à Boston, Sam Chapple-Sokol suit le cours du professeur Alan Henrikson, « Diplomatie : histoire, théorie et pratique ». Il rend un travail sur la table. Le devoir devient un article, l’article paraît en 2013 dans The Hague Journal of Diplomacy, et le titre reste : Culinary Diplomacy: Breaking Bread to Win Hearts and Minds.
La définition qu’il y pose tient en une ligne : l’usage de la nourriture et de la cuisine comme instrument de compréhension entre les cultures, dans l’espoir d’améliorer les échanges et la coopération. Il y remonte jusqu’à Carême et Talleyrand, y décrit les campagnes gastronomiques nationales, et place au sommet de l’édifice une institution qu’il tient pour l’aboutissement du genre : le Club des Chefs des Chefs, fondé en 1977 par le Français Gilles Bragard, qui réunit les cuisiniers des chefs d’État autour d’une devise - la politique divise les hommes, un bon repas les réunit.
Henrikson dira de son ancien étudiant qu’il est « un exemple et une inspiration de ce qu’on peut faire d’une idée neuve ».
Le passage par l’office
La suite est plus rare. La plupart des théoriciens de la table n’y touchent jamais. Chapple-Sokol, lui, entre dans la pâtisserie de la Maison-Blanche sous la présidence Obama.
Il y fait, selon le récit qu’il en a donné à la Fletcher School, la saison des fêtes, le 4 Juillet, Halloween, une investiture, et le dîner d’État offert en février 2014 au président français François Hollande. L’Américain qui venait d’écrire que la table d’État était un instrument diplomatique s’est retrouvé à en fabriquer le dernier service, pour un chef d’État français, dans la maison qu’il avait étudiée de loin.
Le reste de son parcours a la même logique d’apprentissage par le bas : sommelier, fromager, charcutier, pâtissier. Il a consulté pour le Club des Chefs des Chefs qu’il avait décrit, animé un podcast, The Culinary Citizen, puis rejoint World Central Kitchen avant de devenir directeur éditorial chez José Andrés Media. Il a co-signé un livre de cuisine récompensé par un James Beard Award. Sur ses avant-bras, quelques tatouages : du basilic, de l’érable, du seigle, un rameau d’olivier.
Ce qu’il a rapporté des cuisines
De ce passage par les fourneaux, il a rapporté trois choses.
- La première est un mot, qu’il a exhumé dès ses premiers textes : la commensalité, du latin com et mensa, le fait de s’asseoir à la même table. Ce n’est pas une politesse, écrit-il, c’est la condition de la conversation diplomatique.
- La deuxième est une correction. En 2016, il réécrit sa propre théorie sur un simple blog : la diplomatie culinaire n’a pas deux visages mais trois : la table des chefs d’État, les campagnes gastronomiques des gouvernements, et le lien que la nourriture crée entre des individus qui n’ont aucun titre. Peu de chercheurs corrigent leur travail le plus cité.
- La troisième n’est pas une idée, c’est une phrase, et c’est celle que devrait retenir toute maison d’intendance. Interrogé sur ce que la cuisine lui avait appris, il a répondu que la personne la plus importante et la plus sous-estimée socialement, c’est le plongeur.
On peut théoriser une table d’État pendant des années. On ne la comprend vraiment qu’à partir du jour où l’on sait qui lave les assiettes.
Sources
- Sam Chapple-Sokol, « Culinary Diplomacy: Breaking Bread to Win Hearts and Minds », The Hague Journal of Diplomacy, vol. 8, n° 2, 2013 : https://brill.com/abstract/journals/hjd/8/2/article-p161_4.xml?language=en
- « A New Structure for Culinary Diplomacy », culinarydiplomacy.com, 28 août 2016 - http://culinarydiplomacy.com/blog/2016/08/28/a-new-structure-for-culinary-diplomacy/
- « The Summit of Culinary Diplomacy: Le Club des Chefs des Chefs », culinarydiplomacy.com, 14 novembre 2012 - http://culinarydiplomacy.com/blog/2012/11/14/the-summit-of-culinary-diplomacy-le-club-des-chefs-des-chefs/
- « Defining the Field of Culinary Diplomacy », The Fletcher School, Tufts University : https://fletcher.tufts.edu/news-media-mentions/all-news/defining-field-culinary-diplomacy
- « An Atypical Career Path: Culinary Diplomacy », blog des admissions de la Fletcher School, 18 avril 2014 : https://sites.tufts.edu/fletcheradmissions/2014/04/atypical-career-path-culinary-diplomacy/
- « Culinary Diplomat », Bowdoin College, mars 2022 : https://www.bowdoin.edu/news/2022/03/culinary-diplomat.html
- Fiche biographique, Global Food Institute, université George-Washington - https://globalfoodinstitute.gwu.edu/sam-chapple-sokol
Crédits et sources iconographiques
Photo d’ouverture : Les mains du pâtissier. Image de synthèse générée par IA. © Intendance Palace, 2026.
Seconde photo : Portrait de Sam Chapple-Sokol. Parue dans Katia Jean Paul, « Culinary diplomacy is spurring conversation across the globe », Quench Magazine, 9 novembre 2016. Reproduite avec l’autorisation de l’ayant droit.












