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La Gazette de l’Intendant

Cuisine Diplomatique

Le kimchi : un chou devenu viral

Une norme technique peut-elle déclencher une bataille rangée ? Celle-ci l’a fait, non pas dans une salle de réunion, mais sur des millions d’écrans. Récit de la première guerre gastronomique née, nourrie et gagnée à coups de hashtags.

En novembre 2020, un grand quotidien chinois annonce fièrement une victoire : une norme internationale, écrit-il, vient de consacrer un savoir-faire chinois de légumes fermentés. À Séoul, on lit « kimchi » là où Pékin a écrit « pao cai », et Internet prend feu.

En quelques heures, deux nations s’écharpent pour un chou.

Bienvenue sur le champ de bataille le plus moderne qui soit :

le fil d’actualité.

Un chou chinois taillé en quartiers, massé d’une pâte écarlate de piment (gochugaru), d’ail, de gingembre et de saumure de poisson, puis oublié dans une jarre de terre le temps que les ferments opèrent. Le kimchi, c’est ce miracle acidulé : croquant, piquant, un peu funky, vivant au sens propre puisque les bactéries y travaillent encore. En Corée, il accompagne presque chaque repas, et sa grande préparation d’automne, le kimjang, rassemble familles et voisins autour des mêmes bassines. Difficile de faire plus quotidien, plus intime, plus identitaire.

La guerre des étiquettes

Tout part d’un malentendu de bocal. En 2020, la Chine obtient une certification ISO pour le pao cai, ses légumes saumurés du Sichuan. Le texte précise pourtant noir sur blanc qu’il ne s’applique pas au kimchi, lequel possède déjà sa propre norme internationale. Mais la presse d’État titre sur un standard mondial « mené par la Chine », et beaucoup y entendent une annexion du plat national coréen. Riposte de Séoul : en 2021, le gouvernement impose xinqi (辛奇) comme nom chinois officiel du kimchi, pour le distinguer une fois pour toutes du pao cai (泡菜). Quand deux pays ne s’accordent même plus sur le nom d’un plat, la bataille est déjà à moitié engagée.

Quand deux pays ne s’accordent même plus sur le nom d’un plat, la bataille est déjà à moitié engagée.

Le champ de bataille est un écran

La suite se joue sur les téléphones. Une immense star chinoise du web, Li Ziqi, publie une vidéo où elle prépare du kimchi présenté comme un mets chinois : des millions de vues, et une pluie de commentaires furieux venus de Corée. À l’inverse, une YouTubeuse coréenne perd son agence chinoise pour avoir défendu l’origine coréenne. Hashtags, vidéos de riposte, memes : chaque camp mobilise ses internautes comme des troupes, et l’algorithme distribue les munitions. Ce n’est plus une querelle d’érudits, c’est une guerre d’influence à ciel ouvert, où la viralité tient lieu d’artillerie.

Deux ferments, deux mémoires

Alors, qui a raison ? Les deux, et aucun. Le pao cai et le kimchi sont deux traditions distinctes de légumes fermentés, cousines mais séparées par les ingrédients, le piment, la méthode. Personne n’a inventé l’idée de conserver un chou dans la saumure. L’UNESCO l’a reconnu à sa façon : elle a inscrit en 2013 le kimjang coréen, puis en 2015 la tradition nord-coréenne du kimchi, protégeant à chaque fois un savoir-faire vivant, jamais une propriété. Reste un détail que la fierté nationale préfère taire : une large part du kimchi consommé en Corée est aujourd’hui importée de Chine. Le symbole est coréen ; le bocal, souvent, vient d’ailleurs.

Le nationalisme à l’heure des hashtags

Au fond, cette bataille ne parle pas de chou. Elle parle d’un pays devenu superpuissance culturelle, du cinéma à la K-pop, et qui défend son plat comme on défend un drapeau. Elle parle aussi d’un voisin immense qui refuse qu’on lui dispute un savoir-faire ancien. Le kimchi est le premier grand conflit gastronomique enfanté par les réseaux sociaux, et sûrement pas le dernier : à l’ère TikTok, il suffit d’une vidéo pour changer une recette en casus belli. La fermentation, elle, continue son travail dans la jarre, parfaitement indifférente aux notifications.


Crédits iconographiques : images originales composées par intelligence artificielle pour « Conflits gastronomiques ». Il s’agit d’interprétations visuelles, et non de photographies documentaires.