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La Gazette de l’Intendant

Cuisine Diplomatique

États-Unis : Enrôler quatre-vingts chefs pour prouver qu'on a une cuisine

Comment la première puissance mondiale, dont les marques alimentaires sont pourtant sur tous les continents, a créé en 2012 un corps de chefs volontaires pour convaincre le reste du monde qu’elle possédait une véritable gastronomie.

Le 7 septembre 2012, dans les salons du Département d’État à Washington, plus de quatre-vingts chefs reçoivent une veste bleu marine brodée du drapeau américain, du sceau du ministère et de leur nom en lettres d’or. Ils ne toucheront pas un dollar. La première puissance mondiale vient de se doter d’une réserve culinaire.

Une superpuissance qui doute de son assiette

Le paradoxe du pays le plus mangé du monde

Aucun État n’a exporté sa nourriture aussi loin que les États-Unis.

Ses enseignes sont installées dans presque tous les pays du globe, ses produits industriels ont remodelé des habitudes alimentaires sur quatre continents, et son vocabulaire culinaire est compris partout. Sur le papier, l’Amérique n’a aucun besoin de gastrodiplomatie.

Le partenariat culinaire diplomatique a été officiellement lancé aux États-Unis. Département d'État le vendredi 7 septembre 2012

C’est pourtant elle qui, en 2012, lance le Diplomatic Culinary Partnership avec la James Beard Foundation, et recrute l’American Chef Corps. La raison tient dans un écart que la grille d’analyse de la chercheuse américaine Mary Jo A. Pham éclaire bien : la gastrodiplomatie vise le dîneur ordinaire, celui qui se fait une opinion d’un pays au restaurant. Or l’opinion mondiale sur la cuisine américaine était déjà faite, et elle avait été façonnée par des marques que Washington n’avait pas choisies.

Le Chef Corps ne servait donc pas à construire une image. Il servait juste à la corriger un peu.

La Fondation James Beard est une organisation à but non lucratif dont la mission est de célébrer, de soutenir et d'élever les personnes derrière la culture alimentaire américaine et de défendre une norme de bonne nourriture ancrée dans le talent, l'équité et la durabilité.

Hillary Clinton, alors secrétaire d’État, justifie l’opération d’une phrase restée célèbre : la nourriture n’est pas traditionnellement considérée comme un outil diplomatique, mais partager un repas permet de dépasser les frontières et de jeter des ponts comme rien d’autre ne le permet. Elle ajoute que tenir compte des goûts, des cérémonies et des valeurs des autres constitue une dimension négligée et puissante de la diplomatie.

Le chef espagnol qui représentait l’Amérique

Parmi les premiers enrôlés figure José Andrés. Né en 1969 à Mieres, dans les Asturies, formé en Catalogne, il est alors l’un des visages les plus reconnaissables de la cuisine américaine. Il ne deviendra citoyen des États-Unis qu’en décembre 2013, plus d’un an après avoir endossé la veste au sceau du Département d’État.

Photographie de Martin Schoeller pour TIME

Pendant quinze mois, l’un des ambassadeurs officieux de la gastronomie américaine a donc voyagé avec un passeport espagnol.

Le détail n’a rien d’anecdotique, et Mary Jo A. Pham le relève à sa manière : dans un texte d’avril 2013, elle cite José Andrés au chapitre de la gastrodiplomatie espagnole, aux côtés de Ferran Adrià et de l’Institut Cervantès, tout en notant son appartenance au corps américain. Le même homme servait deux puissances douces à la fois, et aucune des deux n’y trouvait à redire.

La cuisine est probablement le seul terrain diplomatique où une double allégeance passe pour une qualité.

Ce que la table dit du pouvoir

Reste une singularité qui distingue l’opération américaine de toutes les autres. Pham a fixé la frontière que la littérature utilise depuis : la gastrodiplomatie s’adresse aux opinions publiques, la diplomatie culinaire aux gouvernements. Le banquet officiel d’un côté, la devanture de restaurant de l’autre.

Or les États-Unis ont choisi le premier. Là où la Corée du Sud a financé l’ouverture de restaurants à l’étranger et la Thaïlande a multiplié les enseignes, Washington n’a pas cherché à couvrir le monde de tables américaines. Le Chef Corps cuisine pour les dignitaires en visite, part animer des programmes dans les ambassades, reçoit des homologues étrangers. Il travaille le repas de travail, le protocole, le tête-à-tête.

C’est la logique inverse de celle de Taïwan, qui ouvre des boutiques faute de pouvoir ouvrir des ambassades.

Une puissance que le monde entier écoute déjà n’a pas besoin de séduire les foules. Elle a besoin de séduire l’invité assis en face.

Le paradoxe, lui, tient en une ligne. Le pays dont on mange la nourriture partout est celui qui a dû enrôler des volontaires pour prouver qu’il avait une cuisine. Influence culinaire et réputation culinaire sont deux choses distinctes, et l’on peut parfaitement gagner la première tout en perdant la seconde.

Le Partenariat culinaire diplomatique embrasse et utilise la nourriture, l'hospitalité et l'expérience culinaire comme outils diplomatiques pour engager les dignitaires étrangers, faire le pont entre les cultures et renforcer les relations avec la société civile.

FAQ

Qu’est-ce que l’American Chef Corps ? Un corps de chefs américains bénévoles créé le 7 septembre 2012 par le Département d’État avec la James Beard Foundation. Ses membres cuisinent pour les dignitaires étrangers, interviennent dans les ambassades et reçoivent des chefs étrangers dans leurs propres cuisines, sans rémunération.

Pourquoi les États-Unis avaient-ils besoin d’un tel programme ? Parce que leur influence alimentaire mondiale reposait sur des marques industrielles, et non sur une gastronomie identifiée comme telle. Le programme visait moins à créer une image qu’à en corriger une.

En quoi diffère-t-il des campagnes coréenne ou thaïlandaise ? Ces dernières relèvent de la gastrodiplomatie, tournée vers les opinions publiques, avec l’ouverture de restaurants à l’étranger. Le corps américain relève de la diplomatie culinaire, tournée vers les gouvernements, et travaille le repas officiel.


Sources


Crédits iconographiques

Photographies : Office du protocole du Département d’État des États-Unis (U.S. Department of State, Office of the Chief of Protocol). Images officielles du gouvernement fédéral américain, libres de droits au titre de la section 105 du titre 17 du code des États-Unis. Reproduites avec mention de leur origine.