Comment la première puissance mondiale, dont les marques alimentaires sont pourtant sur tous les continents, a créé en 2012 un corps de chefs volontaires pour convaincre le reste du monde qu’elle possédait une véritable gastronomie.
Le 7 septembre 2012, dans les salons du Département d’État à Washington, plus de quatre-vingts chefs reçoivent une veste bleu marine brodée du drapeau américain, du sceau du ministère et de leur nom en lettres d’or. Ils ne toucheront pas un dollar. La première puissance mondiale vient de se doter d’une réserve culinaire.
Une superpuissance qui doute de son assiette
Le paradoxe du pays le plus mangé du monde
Aucun État n’a exporté sa nourriture aussi loin que les États-Unis.
Ses enseignes sont installées dans presque tous les pays du globe, ses produits industriels ont remodelé des habitudes alimentaires sur quatre continents, et son vocabulaire culinaire est compris partout. Sur le papier, l’Amérique n’a aucun besoin de gastrodiplomatie.

C’est pourtant elle qui, en 2012, lance le Diplomatic Culinary Partnership avec la James Beard Foundation, et recrute l’American Chef Corps. La raison tient dans un écart que la grille d’analyse de la chercheuse américaine Mary Jo A. Pham éclaire bien : la gastrodiplomatie vise le dîneur ordinaire, celui qui se fait une opinion d’un pays au restaurant. Or l’opinion mondiale sur la cuisine américaine était déjà faite, et elle avait été façonnée par des marques que Washington n’avait pas choisies.
Le Chef Corps ne servait donc pas à construire une image. Il servait juste à la corriger un peu.

Hillary Clinton, alors secrétaire d’État, justifie l’opération d’une phrase restée célèbre : la nourriture n’est pas traditionnellement considérée comme un outil diplomatique, mais partager un repas permet de dépasser les frontières et de jeter des ponts comme rien d’autre ne le permet. Elle ajoute que tenir compte des goûts, des cérémonies et des valeurs des autres constitue une dimension négligée et puissante de la diplomatie.
Le chef espagnol qui représentait l’Amérique
Parmi les premiers enrôlés figure José Andrés. Né en 1969 à Mieres, dans les Asturies, formé en Catalogne, il est alors l’un des visages les plus reconnaissables de la cuisine américaine. Il ne deviendra citoyen des États-Unis qu’en décembre 2013, plus d’un an après avoir endossé la veste au sceau du Département d’État.

Pendant quinze mois, l’un des ambassadeurs officieux de la gastronomie américaine a donc voyagé avec un passeport espagnol.
Le détail n’a rien d’anecdotique, et Mary Jo A. Pham le relève à sa manière : dans un texte d’avril 2013, elle cite José Andrés au chapitre de la gastrodiplomatie espagnole, aux côtés de Ferran Adrià et de l’Institut Cervantès, tout en notant son appartenance au corps américain. Le même homme servait deux puissances douces à la fois, et aucune des deux n’y trouvait à redire.
La cuisine est probablement le seul terrain diplomatique où une double allégeance passe pour une qualité.
Ce que la table dit du pouvoir
Reste une singularité qui distingue l’opération américaine de toutes les autres. Pham a fixé la frontière que la littérature utilise depuis : la gastrodiplomatie s’adresse aux opinions publiques, la diplomatie culinaire aux gouvernements. Le banquet officiel d’un côté, la devanture de restaurant de l’autre.
Or les États-Unis ont choisi le premier. Là où la Corée du Sud a financé l’ouverture de restaurants à l’étranger et la Thaïlande a multiplié les enseignes, Washington n’a pas cherché à couvrir le monde de tables américaines. Le Chef Corps cuisine pour les dignitaires en visite, part animer des programmes dans les ambassades, reçoit des homologues étrangers. Il travaille le repas de travail, le protocole, le tête-à-tête.
C’est la logique inverse de celle de Taïwan, qui ouvre des boutiques faute de pouvoir ouvrir des ambassades.
Une puissance que le monde entier écoute déjà n’a pas besoin de séduire les foules. Elle a besoin de séduire l’invité assis en face.
Le paradoxe, lui, tient en une ligne. Le pays dont on mange la nourriture partout est celui qui a dû enrôler des volontaires pour prouver qu’il avait une cuisine. Influence culinaire et réputation culinaire sont deux choses distinctes, et l’on peut parfaitement gagner la première tout en perdant la seconde.

FAQ
Qu’est-ce que l’American Chef Corps ? Un corps de chefs américains bénévoles créé le 7 septembre 2012 par le Département d’État avec la James Beard Foundation. Ses membres cuisinent pour les dignitaires étrangers, interviennent dans les ambassades et reçoivent des chefs étrangers dans leurs propres cuisines, sans rémunération.
Pourquoi les États-Unis avaient-ils besoin d’un tel programme ? Parce que leur influence alimentaire mondiale reposait sur des marques industrielles, et non sur une gastronomie identifiée comme telle. Le programme visait moins à créer une image qu’à en corriger une.
En quoi diffère-t-il des campagnes coréenne ou thaïlandaise ? Ces dernières relèvent de la gastrodiplomatie, tournée vers les opinions publiques, avec l’ouverture de restaurants à l’étranger. Le corps américain relève de la diplomatie culinaire, tournée vers les gouvernements, et travaille le repas officiel.
Sources
- Département d’État des États-Unis. « U.S. Department of State to Launch Diplomatic Culinary Partnership ». Communiqué de presse, 7 septembre 2012.
- James Beard Foundation. Page de présentation du Diplomatic Culinary Partnership et de l’American Chef Corps.
- Département de l’Agriculture des États-Unis. « Chef Corps to Help Build Bridges through Culinary Engagement ». 28 septembre 2012. Source des déclarations d’Hillary Clinton.
- National Public Radio, The Salt. « America’s Best Chefs Answer The Call To Serve Their Nation ». 8 septembre 2012. Source du nombre de chefs enrôlés, de la description des vestes et du caractère bénévole du dispositif.
- Pham, Mary Jo A. « Food + Diplomacy = Gastrodiplomacy ». The Diplomatist, Public and Cultural Diplomacy Forum, American University, 5 avril 2013. Source du rapprochement entre José Andrés, la gastrodiplomatie espagnole et le corps américain.
- Pham, Mary Jo A. « Food as Communication: A Case Study of South Korea’s Gastrodiplomacy ». Journal of International Service, volume 22, numéro 1, printemps 2013. Source de la distinction entre gastrodiplomatie et diplomatie culinaire.
Crédits iconographiques
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