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Intendance Palace
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Die Gazette des Intendanten

© Chris Jackson / Getty Images
Diplomatische Küche

Menus impossibles : l'art diplomatique de nourrir sans froisser

Cuisine Diplomatique

Par la rédaction d’Intendance Palace

Novembre 2015. Téhéran demande à l’Élysée un dîner sans vin. Paris refuse, propose un petit déjeuner, et l’Iran le juge trop modeste. Deux mois plus tard, le président iranien est reçu à 15 heures, à une heure où l’on ne sert rien. Bienvenue dans les cuisines des palais, où chaque plat peut devenir un incident.

Le 17 novembre 2015, Hassan Rohani doit être reçu à Paris par François Hollande. Sa délégation demande que l’alcool soit retiré du dîner d’État, et que les plats soient halal. La France refuse : l’usage veut qu’une sélection de vins français soit servie lors des repas officiels de l’Élysée. Paris propose alors un petit déjeuner, que l’Iran juge « trop cheap ». Les attentats de Paris font reporter la visite au 28 janvier 2016. Ce jour-là, le président iranien est reçu à l’Élysée à 15 heures. Aucun repas.

À Rome, trois jours plus tôt, l’Italie avait fait l’autre choix. Le vin a été banni du déjeuner avec le président Sergio Mattarella et du dîner avec Matteo Renzi. Aux musées du Capitole, les statues nues ont même été cachées derrière des panneaux de bois. Le ministre italien de la Culture, Dario Franceschini, a jugé la décision « incompréhensible », en assurant que ni lui ni le chef du gouvernement n’avaient été prévenus. Hassan Rohani, lui, a affirmé n’avoir rien demandé.

Une même question, deux réponses opposées. C’est tout le problème des menus officiels : il n’existe pas de bonne recette, seulement des choix, et chacun envoie un message.

Un menu se prépare comme un traité

À Buckingham, tout commence loin des cuisines. Darren McGrady, qui a cuisiné pour la famille royale pendant quinze ans, raconte que le Foreign Office transmettait les goûts, les aversions et les restrictions alimentaires des invités. Les chefs préparaient ensuite quatre menus, et la reine en choisissait un. Pour un banquet d’État, les vingt chefs de la cuisine royale étaient mobilisés toute la semaine, au lieu de dix en temps normal.

Les invitations, bordées d’or, partent deux mois avant la soirée. Le banquet réunit environ 170 convives le premier soir de la visite. Le menu est rédigé en français, selon une coutume constante. Les vins, eux, sont choisis par les responsables des caves royales avec le chef de l’hospitalité du gouvernement.

À l’Élysée, la même exigence porte un visage. Guillaume Gomez entre dans les cuisines du palais en 1997, en devient le chef en 2013 et sert quatre présidents avant de partir en 2021. Nicolas Sarkozy lui avait dit, en quittant ses fonctions, qu’il ne pouvait imaginer à quel point il comptait pour l’image de la France. Son successeur, Fabrice Desvignes, venait des cuisines du Sénat.

Cinq contraintes pour une seule table

La foi

C’est la ligne de faille la plus visible. Les palais adaptent couramment leurs menus aux interdits alimentaires. Mais un principe diplomatique veut aussi que les usages du pays hôte s’appliquent pendant une visite officielle, rappelle le diplomate et universitaire Jean-Paul Pancracio. Entre ces deux règles, chaque maison trace sa ligne. La France tient au vin, l’Italie s’en passe. Aucune des deux n’a tort : chacune dit quelque chose d’elle-même.

Le corps

Avant d’être un art, un dîner d’État est une opération sanitaire. Allergies, régimes, traitements médicaux : tout est recensé en amont. Et rien n’est laissé au hasard dans les produits. Darren McGrady se souvient que, s’il fallait 96 poires, on en commandait 250, pour les inspecter une à une.

La politique

Le menu rejoue en creux l’état d’une relation. En juin 2023, la Maison-Blanche reçoit Narendra Modi, strict végétarien. Pour la première fois dans l’histoire récente, le dîner d’État est entièrement végétal : ni viande, ni produits laitiers, ni œufs, pour 400 invités. La cheffe invitée, Nina Curtis, y met le millet à l’honneur, et le vin rouge vient d’un domaine de la Napa Valley détenu par des Indiens. Un poisson reste servi à ceux qui le demandent.

À Windsor, en juillet 2025, le roi Charles III reçoit Emmanuel Macron. Le chef français Raymond Blanc cuisine l’entrée et le dessert avec les équipes royales, dans un partenariat présenté par Buckingham comme placé sous le signe de l’Entente cordiale. Le menu, comme toujours, est rédigé en français.

La préséance

L’ordre des places compte autant que la carte. À Buckingham, la table prend traditionnellement la forme d’un fer à cheval, le souverain et son invité d’honneur au sommet. Elle est dressée avec le Grand Service, une vaisselle de vermeil de plus de 4 000 pièces. Avant un banquet, chaque pièce est démontée, lavée et polie : plus de 8 000 éléments, huit personnes, trois semaines.

L’image

Enfin, l’assiette parle du pays qui reçoit. À Windsor, la cuisine s’appuie sur les produits du domaine : miel, herbes, fruits et légumes des jardins du château. C’est la part la plus assumée du repas officiel, celle qui le transforme en autoportrait.

Un dîner d’État réussi se juge à tout ce qui n’a pas eu lieu.

Une chaîne humaine invisible

Rien de tout cela ne tient sans une chaîne discrète. Les diplomates recensent les contraintes. Le protocole fixe les places et le déroulé. Les cuisines traduisent ces impératifs en plats. Les maîtres d’hôtel orchestrent un service à la seconde près. Le chef coréano-américain Edward Lee, invité à cuisiner pour le dîner d’État offert au président sud-coréen en avril 2023, résume l’enjeu : dans un restaurant, un plat raté fait quelques clients mécontents. À la Maison-Blanche, les enjeux sont d’un autre ordre.

Un dîner d’État réussi ne se juge pas au nombre d’étoiles de sa cuisine, mais à tout ce qui n’a pas eu lieu : l’impair évité, l’interdit contourné, l’allergie anticipée, la susceptibilité ménagée.

La gastronomie n’y est qu’une surface. Dessous travaille une mécanique de précision où se jouent, en silence, la religion, la santé, la politique et le protocole. Le grand art des palais consiste à faire passer cette tension pour de la simple hospitalité, et à ce que le convive, repu, n’ait jamais soupçonné le nombre de messages qu’il venait d’avaler.

À lire dans nos colonnes : Tables d’État : le luxe qui ne ment pas ; La diplomatie culinaire : quand l’assiette fait de la politique.


Sources

L’affaire Rohani

Buckingham et Windsor

L’Élysée

La Maison-Blanche